Aurélie Guérinet

Diplômée des Beaux-arts de Lorient, Aurélie Guérinet développe un travail d’écriture où les images, les signes graphiques et les mots procèdent ensemble. Par le biais du livre d’artiste et de l’image éditée en multiple, elle expérimente des formes d’écriture poétique visuelles et sonores. Ses recherches sont autant de réappropriation du langage et tendent à rendre visibles les activités vernaculaires et les évènements qui passent inaperçus.
Elle transmet sa soif de collectionner des images, des mots, des histoires, des
souvenirs, lors d’ateliers en collège, en détention, et elle compose des récits,
témoigne, transmet des messages d’empouvoirement en collant des affiches dans la rue ou lors d’exposition.
Elle travaille seule autant qu’en groupe. Elle s’arme du pessimisme de
l’intelligence et de l’optimisme de la volonté, ainsi que de ses casquettes de féministe, de designeuse graphique, d’écrivaine et de dessinatrice.
Elle souhaite modestement que son travail permettent aux gens de se réapproprier leur propre histoire pour avoir la disponibilité et l’envie d’imaginer un monde meilleur.
Elle est à la croisée des chemins de Valérie Mréjen, Till Roeskens et Agnès Varda.
Ses œuvres, ancrées dans le réel, vivantes, donnent à la marge, à l’intimité, une voix off qui fait écho à nos monologues, nos doutes, nos certitudes sur nos doutes.

la survivance des lucioles

Exposition FLAC#3 Rouen 2020

tirage jet d’encre 40×60 cm sur papier 150g couché demi-mat en 6 exemplaires par le Hall/Civette Rouen

La survivance des lucioles fait écho à un livre de Didi-Huberman qui porte ce titre. L’auteur rebondit sur une réflexion de Pasolini qui, à la fin des années 70, déplore la disparition des lucioles sur les collines aux alentours de Rome. Les lucioles sont autant les vrais insectes que les poètes et poétesses, et plus largement les artistes, ébloui.es et abattu.es par le capitalisme néo-libéral grandissant. Didi-Huberman raconte dans La survivance des lucioles, au début des années 2000, éditions de Minuit, comment les lucioles toujours vivent et toujours survivent, comment et pourquoi. Ce livre m’a marqué et beaucoup plu. J’aime les livres porteurs d’espoir, j’aime les livres optimistes qui donnent de l’énergie. Je fais parfois des images juste pour cela : parler d’un livre que j’ai bien aimé et m’en souvenir.

pluie torrentielle

poème publié en décembre 2020 par Le collectif Chôse sur leur site Radio O

Les spécimens sonores présentés dans 3’30 prennent la forme de récits, poèmes, fictions, improvisations, chansons, documents, collages et compositions. Ils ont la particularité de durer approximativement 3 minutes et 30 secondes, un format radiophonique hérité des contraintes des premiers vinyles. Benoît Toqué et Mélanie Yvon, membres du collectif Chôse, sélectionnent à chaque fois 4 pièces afin de mettre en relief ces formes hétéroclites.

Prendre un café avec une minute, Thibault Jehanne

Thibault Jehanne est un artiste sonore et vidéaste. Grand observateur des minutes, il n’a pas peur de les prendre dans ses mains, de les coller près de son oreille ou de les ramasser sur une carte SD. Il dit oui quand elles lui offrent une tasse de café et il écoute ce qu’elles fabriquent, regarde par la fenêtre avec elles. C’est dans cette familiarité que le travail opère. Le temps est sa matière première. Il ouvre de l’espace dans les minutes et sauve de l’oubli ce qui nous échappe, ce sable qui coule entre les doigts. Attentif jusqu’aux images fantômes tapies dans les coins, il saisit, avec sa caméra et ses micros, des nuances souvent minimales, presque abstraites. 

Avec les codes cinématographique il produit de l’étrange. Dans la vidéo Le soleil se lève à l’est, un mat est planté au centre de l’image. Le ciel occupe tout l’arrière-plan et des cimes d’arbres bordent le cadre. Le mat porte un drapeau qui très lentement, se met à bouger. Toute l’attention est portée sur la beauté du drapé qui prend le vent. Il semble s’emmêler dans l’air et lutter pour s’étendre. Il flanche une première fois, puis se relève et tombe à nouveau. Il recommence, échoue plusieurs fois jusqu’à, finalement, réussir. Il s’étend de tout son long, dans un équilibre subtilement potache et magnifique à la fois. Une tâche s’affiche sur le drapeau, jaune sur fond rouge. Le soleil est levé.  

Thibault Jehanne prend soin des signes spatio-temporels banals qui nous entourent. Il y a presque un peu d’insolence dans son obstination à nous faire relever la tête sur ces intensités qui s’évanouissent si facilement d’habitude. Ce qui ponctue nos vies dans les marges, il le ramène au centre, inlassablement. 

Dans ses œuvres, les titres s’invitent au premier rang : la cime du saule, Eclipse, le train fantôme, une carte du ciel, Brume, l’air immobile, Farol… sont autant de mots fréquemment rencontrés qui se retrouvent coiffés de nouveaux chapeaux, de nouvelles images, de nouveaux sons. Ils sont ragaillardis dans nos pensées, redécouverts. On oublie souvent d’enlever la poussière sur les mots les plus simples, sur les formes les plus habituelles. Ses œuvres sont autant de poèmes visuels ou sonores qui secoue des poncifs comme un drap mouillé qu’on claque fort avant de l’étendre. Les minutes, elles, se cabrent et triplent leur densité : ces enchantements les arriment très fort à elles-même. Le pouvoir hypnotique de la contemplation nous emporte hors du temps. 

Dans la pièce sonore Farol, Thibault Jehanne sort l’artillerie lourde. Il fait le portrait d’un pont monumental, celui du 25 avril à Lisbonne. Découvrir son point de vue sur cette architecture est une expérience qu’il faudrait diffuser à chaque coin de rue, dans des salles dédiées à l’écoute, gratuites et confortables. Avec Farol, nos oreilles clignent comme jamais. C’est exactement comme si l’on avait rencontré un pont dans le train et qu’on avait discuté avec lui pendant tout le trajet. Et l’on sait par ailleurs qu’on ne regardera jamais plus un pont de la même manière. 

L’écriture plastique de Thibault Jehanne joue des images qui créent des sons et inversement. Elle mélange prosaïsme et magie, dézingue sévèrement l’idée que le temps passe trop vite et réécrit le monde, avec la force de la simplicité. 

Antoine Giard

Antoine Giard est né à Caen et crée de la lumière en pleine nuit comme les lucioles, c’est un poète. Il écrit avec des images qu’il imprime quand elles ont dit stop ça suffit. Il compose en découpant des photos, des phrases, dans les journaux, les magazines, les publicités. Ses ciseaux ne bougent pas, c’est le papier qui bouge. Naît une première forme, puis une contreforme. Puis il donne du texte à des images qui en ont besoin et inversement. Inachevées, en cours, des images remplissent des dossiers de fichiers dans son ordi ou des tas de bazar sur son bureau. Le bazar n’est pas un problème pour lui car il veut dire beaucoup. Et oui, ça n’est pas une mince affaire que de faire se rencontrer une publicité de carrouf avec un texte de Vincent Perrotet (un graphiste qu’il aime beaucoup). Les rencontres, les coïncidences géniales sont souvent les fruits d’un long travail. L’étendue des possibles doit être envisagée pour que les choses adviennent, et c’est ce qu’il ne cesse de faire. C’est assez fatigant il faut le dire, parce que les idéalistes n’ont pas bonne presse et parce que l’amoncellemet pose ineluctablement d’éminentes questions logistiques. Mais bon, il sait que « tout est dans tout » et que ses images ont besoin de mijoter avant de partir dans le vaste monde. Un bon matin, il en « arrêtera » une et ce sera banco, impression Riso. Il aime les diffuser, il aime qu’elles trouvent leur place, sur un rebord de cheminée ou dans un porte-feuille. 

Antoine Giard est artiste et designer-graphique. Il démystifie la poésie parce qu’elle n’est pas forcément compliquée, qu’elle ne veut pas être toute aplatie dans le réel, et qu’elle est une denrée de première nécessité. Pour ça, parfois, il s’associe à d’autres lucioles et ça flamboie : c’est J’aime beaucoup ce que vous faites, Plein Temps Libre. Il ne dit pas non plus que son quotidien c’est toujours flamme, ardeur, passion. C’est aussi biscuit, café, crème. C’est écouter Yürüyüsü de les Agamemnonz en regardant le cosmos par la fenêtre. C’est penser à ce qu’il y a derrière les étoiles. C’est ne pas avoir peur des mots et affirmer que la poésie lui tient la porte, lui tire les oreilles, lui paie des verre, lui met des petites tapes derrière le crâne, lui cale le dos, lui glisse à l’oreille que ça va aller, et que bien souvent elle le tient debout.


Ecouter Yürüyüsü de les Agamemnonz
Voir le travail d’Antoine Giard
Ecouter le portrait lu, un montage sonore que j’ai fait de manière exceptionnelle et ça m’a beaucoup plu
Ce portrait a été réalisé pour le Buzz Pack 56 publié en septembre 2018 (Caen)

pluie torrentielle

je pars sous une pluie torrentielle
un dé avec un trèfle à la place du six
mes mains dans les poches
je pars chercher la chance mon amie

sous une pluie torrentielle ce sont des feuilles duveteuses qui tombent
à plat par terre,
je n’ai pas marché dessus mais presque
elles se mangent ?

sous une pluie torrentielle le ciel est très clair,
j’enlève ma capuche
je m’assoie à un troquet
je sirote une potion magique verte encore une fois

sous une pluie torrentielle je le retrouve,
il est un peu démantibulé parfois mais il est solide
je sors de ma poche ma potion magique verte
encore une fois ça le requinque

sous une pluie torrentielle je vais aller lire dans le parc
et parce que les poires tombées par terre ont trois fentes parallèles
je le coiffe
il ne dit rien, moi non plus

sous une pluie torrentielle il n’y a personne
c’est étrangement silencieux
il y a plein de bruits lointains
c’est fou tout ce que j’ai pu traverser comme routes

sous une pluie torrentielle il y a un vent très fort,
un peu effrayant parce qu’imprévisible
et puis le jour est gris et pluvieux sans départ il semble mélancolique je veux bien l’accompagner

sous une pluie torrentielle la fontaine qui sent le chlore mousse
son col-cône et le soleil qui se lève
et moi qui m’assied sur ce banc et tout ces gens qui courent et le soleil qui éclaircit tout tout à coup

sous une pluie torrentielle ça donne une très jolie place

sous une pluie torrentielle la grande vitre immense qui donne sur la rue,
sans rien de coller ou d’écrit dessus, c’est un beau cadre

sous une pluie torrentielle nous buvons des cafés
nous sommes tous fébriles,
le vent fait tomber les plantes de l’entrée

sous une pluie torrentielle l’arbre est peint tout en bleu clair
on dirait un arbre de bord de mer
je ne l’avais jamais vu

sous une pluie torrentielle il fait bon
je mets ses lunettes et je vois comme il voit sans lunette

sous une pluie torrentielle il ne faut pas que je le serre trop fort
parce ce qu’il s’est fait taper dessus
bataille avec la police

sous une pluie torrentielle le ciel gris massif qui touche les toits
je la trouve triste-beauté
et la ville la ville et les boulevards vides la nuit

sous une pluie torrentielle se balader dans les rues que l’on connaît sans connaître
lui donner un miroir rond pour qu’elle regarde ses beaux yeux

sous une pluie torrentielle le pécheur chevronné sur les bords du fleuve
sa tasse carrée et sa soucoupe carrée

sous une pluie torrentielle ces parents qui discutent entre eux en regardant leurs enfants

sous une pluie torrentielle, louper bêtement la coupe de France d’apnée

sous une pluie torrentielle j’ai peur maintenant de tomber par terre
j’attends en haut des escaliers rouges
et quand on sera veufs
sans vent sans feuille
on fera le chemin de l’entre deux mers

sous une pluie torrentielle lumière bleue bâche grise et faïence orange,
le marché fermé

sous une pluie torrentielle, une lumière du jour affaiblie
le poisson qui se pose par terre et sur les feuilles

sous une pluie torrentielle les cordes élastiques
dans les parages
sauter par dessus

sous une pluie torrentielle je n’ai vu qu’une seule fois le lever du soleil cet hiver
les yeux grands ouverts de fatigue

sous une pluie torrentielle la table est bancale
et le petit désenchanté

sous une pluie torrentielle je me fais loin
pour partir sans être vue
le passage du serveur énervé
et l’ouragan
s’oublient

sous une pluie torrentielle les volets étaient fermés,
et j’ai pu dormir dans le noir complet
très longtemps que je n’avais pas été rattrapé
ce temps qui passe

sous une pluie torrentielle un espace
impossible dans un cadre
et pourtant il existe

sous une pluie torrentielle c’est à n’y rien comprendre

sous une pluie torrentielle il est un peu vieux
on peut s’asseoir en dessous
à l’abri

sous une pluie torrentielle les arbres
strient les collines
les plantes et cailloux

sous une pluie torrentielle avec le temps océanique parfois
et la maison de bord de mer
la mousse sur les rochers
la grosse pierre…
tombeau ?

sous une pluie torrentielle les coins de rues
et les portes de temps en temps où on s’arrête
où on rentre
on s’abrite

sous une pluie torrentielle le déluge est autour de nous
nous sommes abrités par le parasol-parapluie

sous une pluie torrentielle très belle à l’arrêt de bus

sous une pluie torrentielle des petites fleurs blanches
perdues au milieu des feuilles vertes
épaisses arrivent

sous une pluie torrentielle sous le flou
sous l’échelle

sous une pluie torrentielle le blanc était le lointain
petit navire et optimiste

75070

Le collectif 75070 est né à Caen, par hasard et par chance il y a trois ans. Un mentos dans une bouteille de coca, ah les rencontres des fois !  Moon Woorim et Emmanuel Mousset se sont rencontrés à l’Esam et composent ce duo avec une fougue indéfectible et attentive. Oui, les deux sont possibles. Il suffit de remettre un mentos, et du coca.

75 pour Paris, 70 pour Séoul : leurs villes d’origine qui les habitent mais qu’eux n’habitent plus. Nait 75070, PariSéoul, ville imaginaire bicéphale, arpentée de jour comme de nuit par deux artistes bien urbains. Du temps passé ensemble à regarder les gens, les évènements qui arrivent, dans les rues des villes qui se suivent et ne se ressemblent pas. Ou presque. Ce qu’on retrouve un peu partout, aux coins des rues, derrière chez soi, c’est un terrain de football. Et c’est une de leurs matières de recherche préférée. C’est en partie de cette passion commune que viennent les idées qui fusent. Dans une chambre devenue atelier, sur des bouts de planches récupérées, des bouts de pelouse en plastique, un drap une place, ils peignent un balayeur, un vendeur de maïs doux, un bout de terrain de football, sculptent un vieux téléphone 3310. Leur travail est comme un assemblage de notes sur la vie brouillone des trottoirs et des places, des stades et (aussi) des rings. Autant de prétextes pour des expérimentations graphiques et picturales mirifiques et géniales.

Le football a l’avantage d’être connu par beaucoup de monde, le détournement des codes esthétiques de celui-ci est alors perçu par un grand nombre de gens. Cela permet de pousser des expérimentations visuelles… sans perdre le public en route, et ça c’est chouette ! Ils se réapproprient les images de ce sport Fifa-monopolisé, réinjectent du vivant dans ses atours bien policés. Parfois même, ils chatouillent notre corde nostalgique en ranimant Zidane à l’aquarelle… alors il est peut-être temps de retrouver notre vieil album Panini !

Il y a un match ce soir, c’est qui contre qui ? 75070 est déjà devant la retransmission, avec deux écharpes autour de la tête, équipes de France et de Corée. Le match n’a pas encore commencé. En attendant ils écoutent Nés sous la même étoile d’IAM sur leur téléphone portable et ils aimeraient voir gagner le Brésil, l’Argentine ou le Maroc. La vie est belle.


Ecouter Nés sous la même étoile de IAM
Voir le travail de 75070
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre
Ce portrait a été réalisé pour le Buzz Pack 55 publié en juin 2018 (Caen)

Eunbi Cho

Eunbi Cho est née à Anyang, à vingt kilomètres au Sud de Séoul. Aujourd’hui elle vit à peu près à la même distance de Paris, un peu plus près d’ici. Dans les deux cas, si elle devait faire vingt kilomètres à pieds, peut-être mettrait-elle un mois ou même trois. Parce que quand elle marche, elle regarde toujours le sol pour voir s’il y a des choses intéressantes, et elle en trouve beaucoup, partout, tout le temps. Non seulement elle les voit, tous les petits débris qui se perdent, mais elle les ramasse. Elle a des poches et une sacoche, pas les pétoches. Aller viens là, petit sachet de BN, ta vie n’est pas finie ! Tous ces débris, elle les conserve dans des boîtes, sans les classer spécialement. À l’occasion, elle les sort et les expose au grand jour. Elle forme des espaces à partir de ces objets revenus de loin. Elle les rend visibles de nouveau et forme les espaces les plus fragiles qui puissent exister. Tous ces fragments forment des allusions à des formes plus grandes, et par évocations nous pouvons construire des images, des paysages. Elle fabrique aussi des maquettes, des scaynètes minuscules et prolifiques à la fois. C’est une partie du travail d’Eunbi, qui à l’Esam de Caen, étudiante, fréquentait tous les ateliers avant tout pour amasser les chutes des travaux des autres. Œil de lynx, Sherlock des détails, Eunbi a plus d’un tour dans son sac. Elle est illustratrice aussi et nous propose, dans ce Buzz Pack #54, une série de dessins d’animaux pas méchants mais pas sages. Les animaux mignons qui peuplent Youtube se rebiffent et envoient valdinguer la nappe, celle qu’on aimait bien, avec le vase dessus et la tarte qu’on voulait manger ce soir. Le chat parti et les souris qui dansent, tel est le cadre planté là. Eunbi Cho nous offre un petit chaos d’objets cassés par les cute cats and dogs we love. What a mess ! What a mois de mai ! Mais oui, faisons ce qu’il nous plaît et demandons l’impossible pardi. C’est la tortue croqueuses de tomates qui le dit. Si vous aviez un animal totem, quel serait-il ? Pour Eunbi ce serait le paresseux, parce que bien que totalement simple et atone, il arrive à mener sa vie en paix, sans chasser, sans s’enfuir, sans courir. Il vieillit lentement et sourit tout le temps. Peut-être parce qu’il a la tête à l’envers tout le temps. Comment voit-il le monde ? Telle est la question que se pose Eunbi en sortant dehors avec son chien Bori, dans le parc en bas de chez elle. Il commence à faire chaud, alors les gens sortent sur les bancs, le soir, en tongs, et discutent. Eunbi écoute Comforting Sounds de Mew et s’assoit aussi sur un banc. Une petite fille laisse échapper son ballon, une dame cherche sa boucle d’oreille sur la pelouse,  et Eunbi sourit. La vulnérabilité des objets s’offre à elle sans cesse.


Ecouter Comforting Sounds de Mew
Voir le travail d’Eunbi Cho
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre
Ce portrait a été réalisé pour le Buzz Pack 54 publié en mai 2018 (Caen)

Elise Kasztelan

Élise Kasztelan est née à Roubaix pendant l’hiver, les grenouilles ronflaient. C’était parti pour la vie, ce long fleuve intranquille : les premiers plongeons dans la Deûle et les premiers moucherons dans les yeux. Les premières dégringolades, le long des dunes du Nord et des cornets de frites. Élise Kasztelan commençait le grand jeu de l’observation, la main en visière sur le front. Son appareil photo ou son carnet de notes jamais bien loin. En découvrant, ado, la linogravure, elle met un pied dans une mine d’or et l’explore ardemment. Elle peut multiplier ses dessins ! Elle flash ensuite pour la sérigraphie et devient petit à petit experte de la superposition des couleurs. Elle tient à maintenir la matérialité des images et à se crader les mains. Élise Kasztelan a fait ses études à l’Esal d’Épinal puis aux Beaux-arts de Rennes, elle vit aujourd’hui à la Demeurée près de Caen. Elle est graphiste et illustratrice. Elle solidarise les mots et les images, elle interprète des textes en dessins et met en place ses propres narrations. L’envie de raconter des aventures et de rendre possibles des utopies l’anime. Ses dessins arrivent jusqu’à nous et ça, c’est chic ! Ses inventions, ses histoires, n’ont pas fini de nous ravir les yeux. Ils nous feront rire aussi.

C’est un véritable trésor qu’elle fabrique ma parole ! Est-elle toujours dans sa mine d’or ? Elle pourrait répondre que… oui, que sa mine d’or, en vrai, sont ses ami.e.s. Ils sont sa source d’énergie, sa marotte, sa bataille. Que ses doutes, ses désirs et ses envies forment le cocktail le plus magique du monde quand c’est l’Amitié qui secoue le shaker. C’est précieux. Même de pouvoir travailler avec ses ami.e.s. Comme on sait maintenant que l’Amitié a toujours un shaker dans sa besace, on peut y réfléchir en allant faire un petit tour à la mer. C’est ce que part faire Élise. Elle est sur la voie verte direction Ouistreham, le vent dans le dos, les mains bien accrochées au guidon. Elle file jusqu’à la Pointe du Siège. Elle fait un mini burn dans le sable et déboule sur la plage. Toute sa bande de copains est là, il y a même la Princesse Mononoké et son Ghetto Blaster. Elle met sa cassette de Desireless, play et Voyage Voyage. Pieds nus dans l’eau encore fraîche, dans l’espace inouï de l’amour, Élise Kasztelan glisse en barque sur l’eau sacrée d’un peuple indien.


Ecouter Voyage Voyage de Desireless
Voir le travail d’Elise Kasztelan
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre
Ce portrait a été réalisé pour le Buzz Pack 53 publié en avril 2018 (Caen)

Cassandre Barbotin

Cassandre Barbotin est née à Rennes et aime les images qui font boum. Artificière et artiste, Cassandre a l’œil cinétique, pop et sonique. Elle a pour matériau de travail la musique qu’elle écoute, qu’elle entend, la musique sur laquelle elle danse, s’amuse, ainsi que les images et les films qui gravitent autour. Telle une DJ, elle pioche ici et là des éléments existants et les assemble, se les réapproprie. Ici un morceau que l’on reconnaît au premier accord et là une image d’archive encore mal connue. Elle cherche des moyens graphiques de rendre compte des intonations de voix, du rythme, des paroles. Elle écrit des tous petits extraits de refrains sur des immenses pages. Elle fait danser des gens, mélange les danseurs en les dessinant… Elle crée une playlist d’images, de vidéos, de sons. Des strates s’organisent, se forment. Quand elle montre ses travaux, elle fait appel à notre mémoire auditive, et, telle une musicologue peu orthodoxe, elle propose sa lecture, son point de vue sur ses explorations musicales. Elle fait de l’écho au son de sa génération.

Elle en est à ses débuts dans ce travail, elle est étudiante à l’Esam de Caen, était à l’école de Lorient avant. Les portes de recherche qu’elle construit ouvrent sur une infinité de pistes. C’est une exploration qu’elle veut joyeuse et fantaisiste. D’ailleurs, vous pouvez enfiler les lunettes 3D pour vous en rendre compte  ! Le carré bleu doit être sur votre œil droit, l’image un peu plus loin que le bout de vos bras. Votre œil met un peu de temps à s’habituer et puis ça vient, la profondeur arrive, vous vous plongez dans l’image. Vous essayez de continuer le château de sable, vous essayez de passer la main derrière le mot “LOVE”, tout va bien. Les lunettes sont la porte d’accès pour rentrer dans l’image et une fois qu’on les a sur le bout du nez, on s’en imprègne si bien qu’on a envie de rester un peu avec. Coucou l’image. Au revoir l’image. À bientôt. Je vais à la plage moi aussi.

Armée de sa basse, Cassandre Barbotin se plonge dans les morceaux et les découvre à fond. Depuis près de dix ans, elle apprivoise les “tum tum tumtumtum”, les “tata tata tata tatatata”… Elle connaît les secrets de ces fameux ponts entre la guitare et la batterie. Ça l’a fait sacrément voyager, dans bien des styles et contre-temps, le morceau en arrière-plan. Elle n’a même pas vu la nuit tomber. Elle sort dehors, une voiture l’attend pour la conduire vers la mer. Elle met Jeanie J de Her à fond, tapote sur la vitre, regarde les lignes blanches de la route, les arbres… tout concorde et tout s’assemble. C’est l’harmonie. Cassandre sourit, ouvre la fenêtre. Du bon vent souffle sur son épopée popéssonique !


Ecouter Jeanie J de Her
Voir le travail de Cassandre Barbotin
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre
Ce portrait a été réalisé pour le Buzz Pack 52 publié en mars 2018 (Caen)

eat me sun, eat me

Lison de Ridder

Lison de Ridder est née dans un lit douillet, dans une chambre peinarde, dans une ville tranquille. C’est peut-être un détail pour vous mais pourtant ça veut dire beaucoup. Imaginez la couette, votre genou légèrement relevé forme un monticule. Vous bougez votre genou un tout petit peu vers la gauche et le col s’écroule et devient vallée. Avec votre main, vous formez un cornet que vous collez contre votre œil. Vous regardez la crète. Vous voyez de plus en plus de détails, vous vous imaginez en balade dans cette chaîne de montagnes. Le temps s’étire, l’espace aussi… et vous loupez votre bus. Une partie importante du travail de Lison de Ridder consiste à regarder en détail le monde qui l’entoure. Elle zoome, zoome, dézoome. Elle raconte des histoires en plan rapproché. Lison de Ridder est artiste et vit à Rouen. Elle a étudié aux Beaux-arts, comme on disait à l’époque. Elle a réellement, tout le temps, une craie dans sa poche pour pouvoir dessiner quand elle veut. Pas un jour sans tracer des lignes, c’est une discipline assez balèze ! Ça la maintient en bonne santé comme la piscine, et une craie c’est plus pratique à trimballer qu’un maillot de bain, dit-elle. La collection des gestes, c’est juste une écriture du temps qui passe et des gens qui bougent, ajoute-t-elle. La simplicité, la vitalité et la justesse de ses raisonnements se retrouvent dans le collectif HSH dont elle fait partie. Dans leur atelier commun, les travaux des un.e.s peuvent rencontrer ceux des autres, la confiance règne. Et, au fil des années, des petits ruisseaux d’idées sont devenus des rivières d’images. Entre eux, le vaste système de vases communicants qui existe leur permet de se laisser aller à proposer des doutes et ils trouvent des nouvelles pistes de recherche. Lison de Ridder a encore mille choses à raconter, à montrer, à collecter, mais ne se laisse jamais déborder. La couette, le lit douillet, feront toujours obstacle à la grande roue du temps qui passerait entend-on, en écrabouillant tout sur son passage. Lison a son armure. Comme bouclier, Philippe Katerine chante Les enfants de moins de trois ans dans le poste à musique de sa chambre. Comme certitude, sa couette montagneuse qui déploit ses monts et merveilles indéfiniment. Et puis enfin, comme surprise, peut-être la tête d’une toute petite personne qui viendra lui faire coucou.


Ecouter Les enfants de moins de trois ans de Philippe Katerine
Dessin de Lison de Ridder
Portrait publié dans le Buzz Pack 51 en février 2018 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre

Olivier Bourguignon

Olivier Bourguignon est né à Chartres où l’Eure passe. Allez savoir comment il  un cœur picard, ce cœur qui une fois porté ne se quitte plus. Sans doute parce qu’il le vaut bien. Le cœur jeune, battant et fougueux, il prit un jour la route. Et c’est en suivant des tongs abandonnées qu’il est arrivé à Caen. On entend ici ou là qu’il suivait des animaux morts et pas des tongs. “Ce ne furent pas des cailloux blancs” affirma le Petit Poucet. Une légende a tôt fait de partir dans tous les sens. Or o.b. est très méthodique. Il collectionne avec patience les tongs esseulées, les animaux percutés, les heures fétiches comme 1h11, 2h22 ou 12h12. Il aime tondre la pelouse et vider les siphons bouchés. Ses collections de photos, de notes, remplissent ses disques dur et un jour prennent leur envol quand il leur a trouvé bonne forme. Passez à la page suivante, une édition réalisée avec l’artiste Alexis Debeuf, est une suite d’étapes de modes d’emploi qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et qui défilent page après page. Vous commencez par sortir la feuille du photocopieur pour ensuite la passer dans le blender et la visser sur l’étagère. C’est ce qu’on vous demande de faire ! Soyez dupes mais absurdes, soyez idiots mais avec classe. La rebiffe ne sera que meilleure. Un travail “simple et austère” d’un côté et “simple et funky” de l’autre. Les grands spécialistes diront que ces deux tendances, apparemment contradictoires, sont complémentaires au plus au point. Dans ce Buzz Pack, la collection Ça ne tourne pas rond est du côté du fun et se déploierait sur des centaines d’images. Des ronds, des ronds, des ronds, à en avoir le tournis ! Le monde qui ne tourne pas rond mais si regarde un rond, là !
Amarres absurdes sur le réel, des ronds comme des minis signes porteurs d’oracles. À force de répéter un mot on ne sait plus ce qu’il veut dire. À force de voir des ronds on leur donne un sens qu’ils n’avaient pas. O.b., avec sa casquette d’éclairagiste et sa poursuite lumineuse à l’épaule, va parfois à la géode, seulement quand il n’y a personne. Il rentre avec son vélo. Il met Atlas de Battles à fond. Il commence à pédaler et il va de plus en plus vite. Il monte dans le globe. Les images de son tour du monde passé reviennent et tout est possible. Et même que c’est pas compliqué.

Ecouter Atlas de Battles
Photographie de Virginie Meigné
Portrait publié dans le Buzz Pack 50 en janvier 2018 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre

Pierre-Yves Racine

Pierre-Yves Racine a un repaire dans le val de Saire. Une base arrière avec un lit, une cafetière et du wifi. Il a une mastoc collection de livres de photographies, et des coussins, des voisins, mille chemins pas loin. Il aime s’y balader à pieds, trouver un rythme et acueillir les idées. Pierre-Yves Racine est photographe-chercheur, en partie constructeur d’archives de vies qu’on vite-oublie, qu’on vite-enterre, qu’on vite-remplace. Il développe une esthétique proche du documentaire, simple et dépouillée. Quand il s’attaque à un sujet, il ne fonce pas dessus, il le salue. Il devient bienvenu, attendu, on le laisse passer sous les broussailles, chercher des souvenirs. C’est ainsi que les Prairies Saint Martin n’ont plus de secrets pour lui, et c’est même à lui que les habitants demandent les dernières nouvelles de cet endroit. Anciens jardins ouvriers devenus friches, les Prairies sont un morceau de campagne en centre ville de Rennes. Des gens y vivent depuis plusieurs dizaines d’années, des gens s’y baladent, s’y rencontrent, c’est assez sauvage, bricolé. Pierre-Yves Racine photographie, documente, depuis six ans maintenant, ce marginal quartier, mi-hameau, mi-baraquement. Il donne de la voix, des images à cet endroit qui bientôt n’existera plus du tout. Un grand parc naturel va y être amménagé. Dans ce Buzz Pack, il présente une ensemble de photographies des Prairies. Une cabane, un intérieur, tous deux liés à une parcelle : deux faces fragiles d’une singularité ordinaire à ce lieu, si peu spectaculaire. Et les figurants, des habitants soumis à une pixellisation outrancière, effectuée sur le modèle des affiches de promotion immobilière qui jalonnent les Prairies, où les silhouettes vues de près sont très mal définies, telle la dame en lévitation au-dessus de son canapé. Pas de lévitation en chausson pour Pierre-Yves Racine, plutôt des bottes, la gadoue de l’estran. Ce grand curieux au regard tranquille se repère facilement dans la salle où John Coltrane vient de donner un concert, spécialement revenu de l’au-delà pour honorer la longue vie des Prairies et jouer Your Lady avec Elvin Jones est à la batterie.


Ecouter Your lady de John Coltrane
Photographie de Pierre-Yves Racine
Portrait publié dans le Buzz Pack 49 en novembre 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Noëmie Hêre

coucou

Des marins nous regardaient et nous aussi on les regardait, on se regardait
On les regardait, ils nous regardaient, et puis on les regardait

Un petit sac plastique au bout des doigts, marchant, me disant qu’il fallait que j’apprenne à siffler
Sortir un son et en plus, agiter la main

Le bateau qui passe, les marins qui agitent la main,
moi qui siffle avec un sac plastique au bout des doigts
et qui en plus agite la main

Mon sac plastique est vide, il faudrait que je mette un truc dedans pour faire plus sérieux

Un sandwich me bombait le torse
Je l’ai extirpé de ma poche intérieure de manteau, et je me suis assise sur le bord du quai pour le manger
J’ai fait un coucou aux marins
Et puis le sac s’est envolé
Mince
Le marin a tendu la main vers le sac
Il l’a loupé

Sonne

Sonne est née loin d’ici à Bogotá en Colombie. Depuis un moment maintenant elle vit à Caen, et depuis quelques temps elle est artiste. Elle a étudiée à l’Esam, en est sortie diplômée, a beaucoup imprimé. Elle porte une attention particulière à la photographie argentique, et a peu à peu constitué une conséquente collection de cartes postales. Elle trouve dans ces images des paysages, du langage, de l’ailleurs, du dépaysement qui l’occupent passionnément. C’est devenu un travail que d’exploiter cette récolte silencieuse. Elle est archiviste, tout aussi païenne que savante. Elle pousse ses images vers l’abstraction, crée des nouvelles images, des nouvelles lectures. Dans Dystopian Landscapes, elle a travaillé des images d’architecture directement sur son scanner. Elle a ainsi créé de très beaux glitches, qui eux-même ont reformé de très beaux paysages. C’est la partie minimaliste et contemplative de son travail. Dans ce Buzz Pack 48, elle présente un autre versant de son travail : ses illustrations rock. Dans la série de cartes présentes ici, ses dessins sont des souvenirs d’enfance. Elle se souvient de ce qu’on attendait de nous et de ce qu’on était vraiment, dans l’école stricte pour jeunes filles où elle allait. À ces portraits, pour l’occasion, elle associe des extraits de chansons rock, punk, new wave qui renforcent les traits de ces terribles polissons. Ce turbulent gang mange de la soupe de cailloux et a un couteau entre les dents… Sonne a plusieurs casquettes et un seul casque sur les oreilles. Son travail englobe un intérêt fort pour l’images et le multiples et elle forme avec des camarades de l’Esam Les Dispersées, une association qui promeut l’édition contemporaine. Elle s’irrigue de musique et Time, d’Edwin Starr vient en ce moment proclamer la fin de ses journées.


Ecouter Time d’Edwin Starr
Dessin de Sonne
Portrait publié dans le Buzz Pack 48 en octobre 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

dovè la sinistra ?

Benjamin Tejero

Benjamin Tejero est né à Senlis, à une journée à pieds de Paris. Il y a tout juste un an, il décrochait son diplôme à l’Esam de Caen, et prenait la direction de la Tchéquie. Il est jeune, artiste, pleinement amarré à ses émotions. Elles sont des ancres plantées plus ou moins profondément dans l’océan, larguées plus ou moins au hasard. Il plonge les repêcher en apné et remonte à la surface pour nous en donner une idée. Il cristallise des instants de rencontres. Il détricote les passions, en plongeant dans la
matière. Il développe petit à petit un catalogue d’éditions composé de portraits de gens, d’ébranlements, d’évènements… et cela produit une autofiction plastique énigmatique. Montage d’images, de dessins,de céramiques, les entrées sont multiples et une étoffe émerge. Il partage avec nous, dans ce Buzz Pack 47, un sailor mood en goguette. Ouvrez l’oeil, inspectez la pochette, un tattoo s’y cache ! S’il est de notoriété publique que les marins tiennent bien la barre,
alors, surfons sur cette brêche estivale et érigeons l’érotisme gay de Benjamin Tejero en oeuvre d’art. Tom of Finland et Tom de Pékin ont depuis longtemps ouvert une voie, il est enthousiasmant que d’humbles suiveurs la défrichent encore et encore. Elle est infiniment vaste ! Rien de tel pour rester vivant que d’explorer l’érotisme, que l’on soit gay, lesbienne, bi, hétéro… c’est une valeur sûre. Pour paraphraser Audrey Lorde, c’est le siège d’une puissance créatrice d’une force phénoménale. Benjamin Tejero déploie ici son engouement et son talent pour les drapés de tissus, de peau. Il repartira ensuite dans ses explorations, à Paris, Prague, à Bubahof précisément. Assis sur son ponton, les pieds dans l’eau, ses ancres autour de lui, ses pommes de touline, il entend la Fête Noire de Flavien Berger. Le son monte, il plonge, il fait nuit, il fait la planche. Apprivoisées, les pires peurs deviennent des lueurs qu’on aime revoir dans le planétarium de nos émois.


Ecouter La Fête Noire de Flavien Berger
Dessin de Benjamin Tejero
Portrait publié dans le Buzz Pack 47 en septembre 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

Maxime Roy

Maxime Roy a grandi à Rennes et aime bien les chewing-gums. C’est peut-être un détail pour vous mais pourtant ça veut dire beaucoup. Imaginez un chewing-gum préalablement machouillé, coincé entre votre pouce et votre index : rapprochez le pouce de l’index, puis éloignez le pouce de l’index. Ainsi saisi le chewing-gum se tend, se détend, se reforme. Un début de méditation commence. Ce sera la pâte à pain pour les musclés, la machine à guimauve pour les contemplatifs, les vers grouillants pour les indécents. Maxime
Roy, lui, exploite toutes les matières. Il met en image cette fascination obsédante pour le remou infini. Il est dessinateur prolifique, psychédélique weirdo. Il fixe l’insaisissable gluanterie dans des motifs. La fumée est attrapée dans des formes stylisées et il en ressort une impression de mouvement perpétuel. Des figures humaines orchestrent parfois cette débauche d’enchevêtrements. Il y a des trous partout dans ses dessins, alors la matière
s’échappe, et tout est sans dessus et sans dessous ! Le néant est hors-champ, on l’aperçoit dans les fissures. Maxime Roy mélange à merveille le glauque et le mignon, ce qui le rend proche de Winshluss. Il utilise quasiment toutes les couleurs du spectre, se limite un peu quand il sérigraphie. Il réalise des dessins pour Gonzaï, pour Retard et des affiches pour des labels, des salles de
concert. Concours de circonstances, cette année il met sa pâte au festival Art Sonic, et réalise un Buzz Pack recto-verso, une première. Il est temps d’aller manger une crêpe pour se reposer. Maxime Roy se déplace et se délasse à vélo. A la fraîcheur du soir il se balade dans son parc aux fontaines Play Doh. Il admire la pâte à modeler colorée qui fait ses loops, et ses bonds, lascive. Get it together des Beastie Boys sonne dans ses oreilles et il harmonise ce ballet comme le bon vieux roi soleil. Avec ses mille tentacules, c’est un mécanicien des fluides hors pair.


Ecouter Get it together des Beastie Boys
Travail de Maxime Roy
Portrait publié dans le Buzz Pack 46 en juin 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

toner – tonnerre

Exposition et vente d’images, du 23 juin au 1er juillet 2017, à la galerie Vent d’Images à Caen et production d’images sur place en risographie.

Projet collectif avec Ludivine Mabire, Antoine Giard, Alexis Debeuf et Olivier Bourguignon.

crédit photographies : Antoine Giard, Ludivine Mabire et Olivier Lagnel

Delphine Boeschlin

Delphine Boeschlin est née à Strasbourg et allait dans les Vosges le weekend. Elle collait de la mousse sur ses ongles pour camoufler ses mains, et cueillait ainsi des cailloux discrètement, sans effrayer la montagne. Elle a très vite géré de nombreuses collections. Arbres, cailloux, feuilles… : elle plongeait son regard dans ces éléments familiers et inconnus à la fois, recherchant un nouveau détail. Celui-ci deviendrait ensuite une nouvelle parure pour ses images. Delphine Boeschlin est aujourd’hui graphiste. Sur les hauteurs du Havre elle nage encore et toujours dans des tas de collection, elle boit la tasse, navigue dans le monde des signes qu’elle
apprivoise avec des classements. Reine des associations d’idées, son
classement personnel obéit à des liens affectifs et poétiques qui la
rendent seule maîtresse de son disque dur. Cette massive collection
picturale est comme un herbier de signes, elle lui permet aujourd’hui
d’associer avec précision des éléments graphiques a priori lointains. Du marbre ressemble à la Terre vue de la Lune qui ressemble à un camaïeu de gris. Tel Batia Suter, elle construit sa Parallel encyclopedia. Avec son complice J. Gobled et leur Atelier Kiosque, elle fait partie de
cette brêche de graphistes radicaux qui gratent le globe jusqu’au noyau : ils réalisent des carottages en profondeur de la croûte terrestre et vont toucher l’essence du signe, souvent abstraite. Elle dit que c’est sûrement sur les crêtes qu’elle a appris à regarder. Vers le coeur ou vers les sommets, le regard de Delphine Boeschlin est en tout cas loin de la surface et ne nous ménage pas. Pour fêter l’expérimentation heureuse et sans borne, elle organise, avec l’association Papier Machine, la Kermesse graphique. Chaque année au Havre, c’est l’occasion de montrer des possibles et d’ouvrir une multitude de choix, les crayons feutres se transforment en voitures ou en quille ! Si ! C’est une journée bien remplie. Le soir, près du saule pleureur-qui-dessine, avec ses crayons noués au bouts de ses branches, Delphine Boeschlin regarde au loin les containers du port qui s’empilent. Elle pense à toutes les images qu’elle a vu aujourd’hui. Elle écoute Bella Ciao de Dog Faced Hermans pour espérer en voir d’aussi joyeuses demain !


Ecouter Bella Ciao de Dog Faced Hermans
Image de Delphine Boeschlin.
Portrait publié dans le Buzz Pack 45 en mai 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

toe dance

J’ai du sable entre les orteils dans mes baskets noires toutes neuves. Du sable dans les cheveux aussi. J’ai mis du sable dans la voiture, sur la banquette, sur le sol, partout. Dans le boitier de vitesse aussi, c’est sûr. Il va grincer, il va se casser un de ces quatre et on se rendra compte que du sable dans les roulements a fait des cassures partout.
Je défais patiemment mes lacets et j’enlève mes chaussures. Un horde de puces de mer s’en libère, me saute à la face comme un cornet surprise. Il va falloir qu’elles mutent en puces de forêt pour vivre ici. J’ai fait une petite plage de sable avec ce que j’ai sorti de mes baskets, ça leur fait un petit paysage pour s’habituer. Je passe mes doigts entre chacun de mes orteils en chantonnant l’air de la Lambada en méga ralenti. Un premier «LA» faisant une montée d’orteil pour qu’ensuite un deuxième «LA» fasse la descente. L’ensemble des Lalalalala du refrain me permet de faire plusieurs aller-retour. Le cul posé sur l’aile droite rutilante de ma voiture, je réintègre mes chaussures, ravie. Je soulève mon sac et trifouille dedans à l’aveugle à la recherche d’un ticket de carte bancaire, d’un vieux mouchoir à jeter. Je trouve quelques petites choses comme ça et je les mets dans ma poche. Je marche jusqu’à la poubelle. Dix mètres à tout casser. Je lève un peu le nez, je regarde aux alentours de mon observatoire. Les garants de l’ombre sont des grands saules pleureurs qui chatouillent les toits des autos du parking. Moi je ne suis pas à l’ombre, c’est pour ça que j’ai chaud. Au moins un mystère d’élucidé. Ma petite voiture-malle-géante va se dorer au soleil tout l’après-midi. La fine couche de mousse qui se développe sur la carrosserie isolera l’habitacle et la multitude d’affaires qu’il y a dedans. Je bois un peu d’eau, je me décrotte le nez. Je mets mes lunettes de soleil, je les enlève. Un gros chat orange fait son entrée et s’assoit pas très loin de moi. Il se gratte l’oreille. On se regarde, je me gratte l’oreille moi aussi et on se fait un clin d’oeil. Il y un petit camion gris et jaune tout hachuré, tout joli, derrière. Ca me donne envie d’offrir un cadeau à Nicoletta. J’ouvre la voiture. En premier j’attrape un éventail bleu, avec une armature en plastique et une marque de transporteur sur le tissus. C’est pratique mais pas très joli. J’ai envie de lui offrir une chanson. Juste une seule chanson, avec une chorégraphie. J’écris «La Lambada» sur un bout de papier, et «Toe dance» au verso. Je ferme la voiture et puis j’y vais.

Gaël Bonnefon

Gaël Bonnefon vit à Toulouse et forme un clan avec des appareils compacts argentiques et des caméras Super 8. Il les trimballe sur son tableau de bord et ouvre des obturateurs. Il est photographe deep immersif, deep jeep, deep minor. Ce qui signifie : qu’il a besoin d’un appareil photo pour voir comme on a besoin de chaussures pour marcher. Qu’il explore les endroits les plus cabossés possibles en se frottant contre les murs. Qu’il recherche et provoque dans la banalité une intensité qui vous rend silencieux, avec presque les larmes aux yeux. Immergé tel un bathyscaphe dans la fosse des insanes, ses images sont des respirations à la surface, des allumettes craquées au coeur de la nuit. En regardant ses photographies, on capte des instants dérisoires sauvés de l’oubli et rendus spectaculaires. Cette pirouette stylistique est le fruit d’un long travail d’écriture avec les images, que Gaël Bonnefon ordonne en pièces de théâtre : “About Decline” est composée en plusieurs actes et “Elegy for the mundane” en est l’une de ces parties, présentée en extrait dans ce Buzz Pack 44. Il orchestre un déclin perpétuel sur lequel on rebondit, d’images en images. Usé, cassé, mais debout, encore ! Un crépuscule sans fin. Et petit à petit, image après image, une fastueuse mélancolie se déploit. Et nous pouvons, pendant un petit moment, tanguer dans un bateau qui flotte sur une mélancolie qui n’est pas la nôtre. La si douce alter-mélancolie. Au-dessus de ce lac, Gaël Bonnefon est dans sa voiture, il coupe le contact mais laisse la musique, The Raphael Imbert Project, il monte le son et écoute He nevuh said a mumbalin’ word. Il nous regarde tanguer dans nos barques en attendant la nuit qui finit toujours par arriver, joue un peu avec les phares. Il mesure l’épaisseur de l’ombre.


Ecouter He nevuh said a mumbalin’ word du Raphael Imbert Project
Photographie de Damien Daufresne. Site de Gaël Bonnefon.
Portrait publié dans le Buzz Pack 44 en avril 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

Caroline Laguerre

Caroline Laguerre a fait ses études au Havre à l’Esadhar, et a beaucoup aimé se balader dans les rues de l’architecte Perret. Elle allait zoner au Volcan très souvent et aimait les colonies de mouettes indomptables. Avec la monnaie locale, le grain, elle achetait ses tomates et ses crayons. Et l’été, sur un coup de tête elle pouvait se rafraîchir les pieds dans la mer en sirotant une citronnade. C’est presque la Sicile on dirait mais en fait non. Elle a quand même inventé une religion pour son diplôme de cinquième année, et elle est partie vivre à Paris. Elle est artiste dessinatrice, elle travaille avec : des caddies, des cotillons et des t-shirts Baguépi. Elle façonne dans le quotidien des scènes comiques et grotesques avec habileté. Dans sa série A drawing a day, canalisée par ses inséparables jaune, bleu et rouge, on repère des logos de marques has been qui reviennent à la mode. Le short Fila qu’on avait pour le basket ou le pull Fruit of the Loom à capuche bleu, oui celui-là, possède, rien que par leur évocation, une tendre charge émotionnelle chez les natifs des années 80. Les dessiner, de manière brouillonne pour en faire des contrefaçons, c’est se réapproprier des signes avec lesquels on a beaucoup cohabité et qui sont partis dans les limbes du passé. C’est aussi désarmorcer toute dramaturgie : à l’arrière-plan, quelqu’un s’apprête à éteindre la lumière de la fête… on le voit à peine… c’est discret… et au premier plan, bim, le slip Sloggi nous balance sa dose de vanité de la vie. Boucle endiablée du tragique et du comique ! Sans compter que ce détail porté aux nues rivalise avec la célèbre feuille de vigne pudique. Caroline Laguerre crée des scènes absurdes et drôles, elle est celle qui enlève la languette sous le tableau de chasse au renard pour la pub Flamby, et qui part sur son vélo, suivie par le renard et le chien, son chat dans sa capuche, Veridis Quo de Daft Punk dans les oreilles.


Ecouter Veridis Quo de Daft Punk
Image de Caroline Laguerre
 Portrait publié dans le Buzz Pack 43 en mars 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

petit déjeuner

C’est samedi, c’est l’après-midi, ce matin j’étais à la mer. Belle mer haute, des vagues, des petits surfeurs, une pêcheuse à la ligne. C’est un énorme goéland qui m’a réveillé en se prenant le pare-brise avant de ma voiture. Je suis sortie en catastrophe pour aller le voir, il était assommé. J’allais lui mettre de l’eau sur la tête quand il a ouvert les yeux. Il a sursauté, s’est dégagé et s’est mis à me crier dessus. Non mais qu’est-ce que je faisais là, c’était n’importe quoi, fallait le faire quand même et sortez moi les papiers, on va faire un constat, ça va pas se passer comme ça. Je suis allée chercher les documents pour constater l’accident, c’est vrai que j’avais pas vraiment le droit de me garer là, c’était sans doute une voie de vol très prisée, dans le contrebas d’une petite dune toute jolie, oh c’était pas de chance. J’ai ouvert la boîte à gants, j’ai pris les papiers et j’ai pris la brioche que j’avais rangée là et j’ai tout posé sur le capot pour qu’on s’y mette. La vue de la brioche l’a happé. Il a pris un gros bout avec son bec bien habile en perçant le sac en plastique d’un seul coup. J’ai sorti le réchaud pour faire un café. Il s’appelait Georges, il habitait là depuis plus de vingt ans, il était né sur l’île de la Genétaie et il était arrivé par là quand il avait découvert les biscuits. O oui l’emballage, pénible coquille. Il avait chopé un paquet de palets bretons une fois dans un coffre ouvert. Ca avait été la révélation, il se souvenait encore du shoot du sucre dans ses papilles. Il ne mangeait pas la coquille qu’il ne digérait pas du tout. Mais, alors, l’intérieur… Ce combinage des saveurs, ce tournoiement pour le coeur… Ce jour là j’ai vu des crevettes rouges dans mon plumage et les rochers ont chanté le blues a-t-il chanté haut et fort. Il avait pris une envolée dès la semaine suivante jusqu’au continent où il savait qu’il en trouverait en plus grand nombre que sur l’île. Il y retournait de temps en temps pour aller prendre des nouvelles. Il fallait bien dire qu’il y en avait pas tant que ça des gâteaux à chiper mais qu’il avait quand même de la chance, comme ce matin par exemple, qu’il était bien content et qu’il avait à faire, qu’il prenait le reste de la brioche, et bonne journée.
Le silence a pris sa place. Le café coulait dans la cafetière supérieure, j’ai brûlé les papiers du constat avec la petite flamme du réchaud. Je me suis servie un café, j’ai rangé les affaires qui traînaient dans la voiture, j’ai posé la petite tasse de café sur un rocher et j’ai bougé la voiture rapido, histoire de ne pas refaire d’accidents. J’ai rejoint la tasse, je me suis installée pour petit déjeuner. J’étais au-dessus de la plage, le soleil se levait tout juste. Des centaines de grands grevelots boustifaillaient des puces de mer. J’ai calé la tasse dans ma ceinture et me suis baladée jusqu’à l’eau pour me tremper les pieds et voir si c’était baignable. Et c’était trop froid. J’ai fait demi-tour, je suis allée m’assoir, j’ai fait un petit trou dans le sable et j’ai élevé un superbe petit monticule au milieu. Je regardais ce que relevait la pêcheuse. J’ai bien vu des poissons mais quels poissons ? Des poissons-sons. Je suis allée lui demander en partant. Elle avait pêché quatre sars. Il paraît que c’est très bon. Et ben tant mieux. Ceci dit, j’ai l’impression que tout est bon dans la mer. Il y a des poissons qui sont moins bons que d’autres mais est-ce qu’il y a des animaux pas bons ? On peut manger les méduses et même les algues. Faudra que je regarde.

Thibaut Roques

Thibaut Roques habite Toulouse puis Caen, alternativement. Il est jeune et tout juste diplomé de l’Esam. Il aime les pigeons mignons qui habitent les jeux vidéos : ceux-là même qui s’envolent de la rembarde du circuit automobile. Ceux-là même qui un jour lui ont donné envie, au-delà de ce virage, d’aller explorer le jeu, comme on explore une montagne. Le virtuel a tout du réel tant qu’on peut s’y perdre et s’y promener. Dans cette zone hors-champ, hors du temps, Thibaut Roques travaille. Il y construit des espaces dans lesquels il fait bon se promener, traîner. Espaces oubliés, espaces non peuplés : petite île, petite oasis, petite cabane. S’abriter pour mieux fuir et s’abandonner, ou s’abriter pour mieux se projeter et construire : telle est la question. Ca dépend des moments, dit-il. Un bon refuge accueille tout ça à la fois. Dans des grands carnets, plus grands qu’un grand sac-à-dos, Thibaut note régulièrement des choses qu’il voit, il dessine, il observe. Il photographie aussi. Il diffuse ses dessins sur papier, dans des éditions à petits tirages, très belles, sur écran… Certains de ses dessins sont tatoués et se baladent tous seuls. En ce moment, il attend les beaux jours. Il a hâte de reprendre son vélo pour s’aventurer vers l’inconnu et au-delà. Balade du soir, un peu avant que le soleil se couche. C’est son moment préféré de la journée, le basculement vers la nuit. Il file à toute allure. Sous un réverbère le long de la voie verte, près de la rivière, il s’arrête. Les grenouilles hibernent à point fermés et il allume Princess Nokia dans ses oreilles, le morceau Kitana. Il a des grosses moufles qui l’empêchent de dessiner. Mais il souffle un petit nuage de fumée et vise le panier de basket qui est juste à côte de la table de picnic. Il imagine deux-trois petites choses à ajouter, un cône de glace qui s’est scrouté par terre, un ballon, un petit sandwich parce qu’il a faim. Et puis il repart, il ne faut pas prendre froid. Il a une chaude violence dans les oreilles.


Ecouter Kitana de Princess Nokia
Travail de Thibaut Roques
Portrait publié dans le Buzz Pack 42 en février 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

le goûter préféré

Hanan tu as fait des cornes de gazelle, comme tu fais d’habitude, avec beaucoup trop de farine cette fois-ci, alors c’est un peu sec mais ça fait qu’on boit plein de thé et qu’on a sorti le chocolat très fort. On est assise dans ta chambre. Emma tu te coiffes,
et tu veux que je te fasse une tresse. Alors je t’en fais une et Nooda m’en fait une. Tu me dis si je te tire les cheveux, et Sandra tu nous lis le Tome 4 de Harry Potter et Sabine tu te souviens de passages entiers, tu les dis en mettant exprès pleins de cornes dans ta bouche. Tu manges tellement de cornes qu’il y a des cornes qui te poussent sur la tête et tu joues à faire le taureau debout en frottant ton pied par terre. Moi je refais ta tresse Emma parce que c’est la peinarditude. On est bien.
Sabine tu as mis des miettes partout alors on ouvre la fenêtre pour que les tourterelles viennent picorer tout ça. Les tourterelles déboulent illico, elles savent que c’est une bonne adresse ici, qu’il y a de la bonne came. Elles picorent les miettes sur la moquette, elles s’étirent les ailes. On tend nos petites mains avec des miettes. Tout est couette et chouette et noisette au lait dans du chocolat. C’est mon goûter préféré. On gratte les tourterelles dans le cou, Hermione file sur son balai hyper vite et nous aussi avec elle. Je pense à ce moment sur un banc au milieu d’une ville que je ne connais pas, au milieu de gens que je ne connais pas, qui parlent une langue que je ne connais pas.
J’errenbasketspourries et j’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Heureusement qu’on a des mails et qu’internet ça existe parce que sinon comment je vous retrouverais ? Je vous sens quand je respire, vous chantez dans mes oreilles, et vos cheveux me caressent le cou quand vous tournez sur vous-mêmes.
Sororité, on ne t’écrit pas du tout assez.

dolce patata

Salut la patate douce,
Qu’est-ce que tu fais là par terre ?
Oh ! Tu as froid ?
Ouh je vais te sortir de là moi
sinon tu vas finir recouverte par la gadoue
Je vais t’enrouler dans mon écharpe
pour te réchauffer, tu veux bien ?
Tu m’accompagnes à la rivière ?
Il paraît qu’elle est très haute depuis quelques jours
Si haute qu’elle passe par dessus le pont !
Oh c’est Rémi qui dit ça mais je le crois pas.
Je pense qu’il exagère un peu
Il exagère toujours
Tu aimes te baigner toi ?
Pas trop ?
Tu veux aller voir le pêcheur ?
Moi j’ai peur
Tu veux lui demander quoi ?
T’assoir à côté de lui ?
S’il a des poissons ?
D’accord
Les compter, et savoir comment ils s’appellent !
Tu as vu il y a un canard sur l’eau,
Il est beau hein ?
Elle n’est pas si haute…
Bon ben j’y vais
Ah on dirait que c’est une pécheuse !
Elle a un renard autour du cou ou quoi ?
Ben ça
Bonjour Madame la pêcheuse !
Bonjour, moi c’est Donna !
Bonjour monsieur le dormeur !
Bonjour moi c’est Dono !
Moi j’ai trouvé une patate douce, regardez comme elle est si belle
Elle est magnifique. Si dodue !
Je l’ai trouvée sur le chemin.
On peut voir vos poissons ?
C’est la patate douce surtout qui insiste elle voudrait voir les poissons.
Voici les poissons, Il y en a deux.
Un gardon, et un carpeau.
Jah et Grute.
Vous les connaissez si bien ?
Oui, depuis quelques mois.
Ils sont jolis.
Très très jolis.
Ils sont tous petits !
Tous petits.
Ils découvrent la rivière depuis le printemps.
Ils me racontent comment c’est sous l’eau.
Vous me raconterez à moi aussi ?
Oui, repasse demain à midi, on sera là.
Tu nous raconterais ce qui se passe sous terre Dolce Patata ?
Elle me dit oui pourquoi pas, mais avant ça, il faut que j’aille la remette sous terre.
A demain.

Rémi Blanes

Rémi Blanes est né à Montpellier avec les lunettes de Groucho Marx sur le nez. Depuis, il les a cassées mille fois et réparées mille fois, elles sont rutilantes de scotch et il habite à Toulouse. Il est un peu sans flouze et sans fuite devant la mission fort honorable qui lui incombe : regarder chaque signe graphique qui lui tombe sous les yeux comme s’il le regardait pour la toute-toute première fois. Pour ensuite l’archiver quelque part. C’est une grande histoire d’amour qu’il poursuit chaque jour avec une fougue intacte : c’est un chevalier dévoué aux arts et aux lettres qui le mènent par le bout du nez. Parce que, concrètement, cette mission n’est pas de tout repos. Un matin, par exemple, il se lève et il a envie d’aller chercher du pain. Bon. Il se lève. Les signes graphiques qui l’entourent sont ceux de sa propre chambre, il les salue et les honore comme au premier jour, il a hâte d’aller en découvrir de nouveaux. On le retrouve dehors, un quart d’heure plus tard : il regarde une péniche qui s’appelle “péniche”. Cette tautologie le laisse pantois, il repense aux boîtes de sucre, celles avec écrit “sugar” dessus. Il tombe sur un copain et lui parle de ce souci : “ah si j’avais une péniche il faudrait que je l’appelle vélo”, dit-il avec un sourire. Il continue sa route, tombe sur ce panneau de chantier “piétons, passez en force”. Il le prend en photo. Il pense au blog Graphitivre comme à une consécration de bien des artistes anonymes, il se dit que là il en tient un bon. Cette photo sera ensuite diffusée, ou pas, peut-être sur Facebook : c’est pratique pour la diffusion et l’archivage, ça dialogue, ça cause, dans les commentaires. Reconnaître Cadere dans un balai rayé et Morris dans une boîte d’allumettes Aldi : l’érudition n’a pas de limite. Sons et signes graphiques se touchent quelque part mais il ne sait pas encore où, c’est pour ça qu’il continue. Il joue dans des groupes comme Veluxed, Petite Proie et Youssef Panda. Et là il retourne chercher du pain parce qu’en fait il a oublié et il se met Big Man de Plus Instruments dans les oreilles. On se demande s’il n’a pas choisi ce morceau pour le bel ensemble nominal qu’il nous propose.


Ecouter Big Man de Plus Instruments
Image issue de la collection de Rémi Blanes
Portrait publié dans le Buzz Pack 41 en janvier 2017 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

les retrouvailles

Il fait très froid dehors, dès les premiers dix pas on a les oreilles gelées.
J’ai le bout des doigts froids aussi.
Ils sont arrivés mardi en fin d’après-midi.
Ils étaient tout emmitouflés dans des manteaux imperméables, avec des pulls en laine en dessous. Ravis de se revoir, je me suis précipitée dans leurs bras tout de suite.
Ils étaient tout emmitouflés dans leurs manteaux imperméables rouges et jaunes.
On s’est envoyé des messages radios, je savais à peu près à quelle heure ils arrivaient, je suis allée les guetter à la jumelle au bout de la jetée. La voile était quasiment toute baissée pour rentrer dans
le port, j’avais négocié l’emplacement dans l’après-midi, le gars avait l’air content d’avoir un nouveau bateau bientôt dans son port. Y avait de la place, j’ai même pu choisir ! Je leur ai indiqué la place en me mettant sur le ponton et en faisant des gestes avec les bras, comme une brasse, c’est à vous.
J’ai sauté sur le pont pour les saluer, le jour tombait, on s’auscultait le visage pour voir comme on avait changé.
S avait l’air très fatigué.

Salomé Pia

Salomé Pia est dessinatrice et habite à Caen. Avec sa fusée Rotring.20, elle décolle quotidiennement de l’atelier 102 pour partir en orbite autour d’un détail anatomique. Elle traverse bien vite l’atmosphère et passe près d’une paire de sourcils négligées par l’univers : 4000 traits-lumière plus tard, elle dispose d’un spécimen qu’elle montrera en lieu sûr. En apesanteur parmi sa sauvage et foisonnante collection d’images, elle en oublie mieux son propre corps, plonge dans des corps autres et en compose de nouveaux, avec son crayon-interprète. Elle n’a pas peur que ce soit dégueu ou visqueux, son regard se jette avec appétit sur tous les fragments qu’elle saisit. Elle dévore le moindre pore avec son crayon, la morfale ! Elle happe des formes graves et des sourires qui dérangent, elle piège le regardeur pour montrer une forme silencieuse de trivialité, tiens, des viscères oubliées sur le bord de l’évier. Le corps animal, cannibale, même pas mal. Des petits drames discrets, comme des doses thérapeutiques de poison, pour ne pas se laisser submerger, au grand jamais, mais oui, mais non, par des choses qui nous submergent comme la m_ _ _. Il est si bien bon délicieux glace vanille d’ignorer que l’on est charnel, mortel, oh god, réel !
En orbite depuis des millénaires autour de ses oreilles à elle, cartilages parfois ornés de bijoux, on entend Lullaby of Birdland, d’Ella Fitzgerald. Elle connaît trop ce morceau dit-elle mais elle aime le réécouter pour vérifier qu’elle s’en souvient encore. Elle ajoute qu’elle aime se filer le bourdon avec des morceaux plombants et qu’elle flingue facilement l’ambiance d’une soirée, autant dire qu’on lui laisse rarement les commandes.
Elle voit bien le cadavre du goéland, là sur la plage, au milieu des enfants qui piaillent. Mais elle ne va pas le ramasser. Elle se dit qu’il faut être raisonnable, parfois.


Ecouter Lullaby of Birdland, d’Ella Fitzgerald
Dessin de Salomé Pia
Portrait publié dans le Buzz Pack 40 en octobre 2016 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

occupied

On n’a pas pleuré quand on s’est dit à tout à l’heure. Je lui ai tendu un petit bruant en papier pour lui donner du courage et de la force, et il est parti.
J’ai dû dormir trois ou quatre heures, aucun bruit ne m’avait réveillé. Quand je me suis réveillée la nuit arrivait, et ce n’était pas du tout normal que R ne soit pas rentré. J’ai crié très fort à l’intérieur de moi, sans faire de bruit. Toujours être bien invisible. Mission sans revolver juste prendre une poignée de bruants et attendre. J’ai scruté l’horizon depuis notre fenêtre, des mouches sur mes doigts. Les bruants, par terre, ne faisaient pas de bruit.
Je n’arrivais plus à les animer.
Au bout de quatre jours j’ai écrit «je suis partie» sur la table. Puis j’ai guetté une camionnette qui passerait au niveau de la fenêtre.
Au cinquième jour j’ai sauté dedans. J’avais très faim. Cinq jours de tétanie débile et je suis une petite boule qui ne sait plus déplier un bras.
Le chemin est tout cassé de partout, je me cache sous une petite bâche. Et je vais dormir un peu. R. parle aux bruants et les bruants lui répondent. Je tends ma main et ils s’y déposent tendrement. On habite tout près les uns des autres dans un hameau mais je mange aussi un gros bruant rôti.
Ca me réveille. Je suis à l’arrêt, je descends, c’est tout désert.
Il y a un hangar. Je passe le doigt sur un mur recouvert de moisissures vertes et j’écris «air bisous». Puis je rentre à l’intérieur.

Roca Balboa

Roca Balboa habite et arpente Paris-réel, Paris-télé, de son regard qui clignote rose – vert menthe – jaune : son tiercé gagnant. Elle est dessinatrice existentielle pop extraterrestre, trash banane. C’est-à-dire qu’une tortue avec un bandana et un immense sourire peut se retrouver sur sa feuille de papier avec un Popples qui égorge un nuage décontracté. Elle ne serait pas contre avoir un jour sa propre série sur la chaîne de dessins animés (trop adultes pour les enfants) Adult Swim, aux côtés de son cher Super Jail. On la retrouve sur divers formats de papiers imprimés (revues, affiches, pochettes…), on la trouve aussi sur Retard Magazine, elle est un des noyaux durs de l’équipe. Elle y illustre des articles, et s’avère être la bricole-girl des soirées et évènements dudit magazine web. Dans Retard, on peut lire aussi bien des articles sur les boobs que sur le métier d’accompagnateur social de demandeurs d’asile, sous une forme de journalisme littéraire assez salé. Bien sûr qu’elle se sent proche des luttes féministes, il y a encore beaucoup à faire, dit-elle, en versant de la lessive dans une fontaine. De la mousse se forme frénétiquement. S’il y a un monstre dans la Seine il se nourrit de caddies, et savez-vous qu’elle tatoue aussi ? Elle tatoue des dessins qu’elle ne dessinera qu’une fois, sur des peaux de gens qu’elle ne verra peut-être qu’une fois. Moments bizarres plutôt que magiques. La magie, elle la réserve pour ses projets personnels de tiroirs, ceux pas loin des bondieuseries et autres objets effectivement affectifs. La mousse déborde sur le trottoir, les bulles éclatent et Enjoy the silence de Depeche Mode se fait entendre dans les hauts-parleurs. Devient soyeux le plus belliqueux des regards que Roca Balboa croise et attrape avec son crayon à papier jaune (celui avec un gros smiley et une gomme en forme de coeur). #ouimonpetitchat


Ecouter Enjoy the silence de Depeche Mode
Dessin de Roca Balboa
Portrait publié dans le Buzz Pack 39 en octobre 2016 (Caen)
Ecouter le portrait lu, un montage sonore de Louise Ganot

Gregaldur

Gregaldur existe depuis 2004 et c’est le nom martial d’un musicien pop Lo-Fi hybride qui règne sur les routes depuis plus de dix ans avec une horde d’instruments. Dans une limousine en carton, il sillonne les salles de concerts, et laisse des souvenirs en béton. Gregaldur joue parfois avec des amis, aujourd’hui Ah-ha, son groupe de rock suédois, ou Plutominium ancien Schkroot lala. Il mange des glaces comme tout le monde et aime faire du vélo. Il connaît Cherbourg et ses alentours pour y avoir grandi, il a grandi ensuite dans d’autres villes et là il grandit à Rennes, avec son chat Popol. Il y pose sa valise et lâche ses instruments au pré, et lui, traîne avec un café et dessine. C’est au calme que Gregaldur charbonne. Procrastination intelligente, activité désintéressée, mirifiques bonnes idées, ses dessins devisent sur le fétichisme Bontempi, sur la scénographie de l’Ubu, la bienséance des lolcats. Retours du voyageur sur ses voyages en terres orchestrales, pensées serrées au feutre fébrile à la sincérité éclatante, diffusées ensuite sur le réseau social, histoire de voir la réaction des copains. Cette pratique plus souterraine mérite l’impression sur papier, la diffusion dans le monde entier. Dans le doux sillage de Daniel Johnston, musique et dessins sont les chips du quotidien. En cette fin de journée, son lecteur cassette Ficher Price sous le bras, Gregaldur s’en va écouter Leaf House d’Animal Collective. Il s’assied sur un banc et écrase entre ses doigts, comme des moustiques, les hélicoptères qui envahissent l’air mutin des villes et des campagnes. En ce moment, Gregaldur joue dans “Rester Vertical” un film d’Alain Guiraudie. Oui, enfin au cinéma !


Ecouter Leaf House d’Animal Collective.
Travail de Gregaldur
Portrait publié dans le Buzz Pack 38 en septembre 2016 (Caen)

air bisous

On n’a pas pleuré quand on s’est dit à tout à l’heure. Je lui ai tendu un petit bruant en papier pour lui donner du courage et de la force, et il est parti.
J’ai dû dormir trois ou quatre heures, aucun bruit ne m’avait réveillé. Quand je me suis réveillée la nuit arrivait, et ce n’était pas du tout normal que R ne soit pas rentré. J’ai crié très fort à l’intérieur de moi, sans faire de bruit. Toujours être bien invisible. Mission sans revolver juste prendre une poignée de bruants et attendre. J’ai scruté l’horizon depuis notre fenêtre, des mouches sur mes doigts. Les bruants, par terre, ne faisaient pas de bruit.
Je n’arrivais plus à les animer.
Au bout de quatre jours j’ai écrit «je suis partie» sur la table. Puis j’ai guetté une camionnette qui passerait au niveau de la fenêtre.
Au cinquième jour j’ai sauté dedans. J’avais très faim. Cinq jours de tétanie débile et je suis une petite boule qui ne sait plus déplier un bras.
Le chemin est tout cassé de partout, je me cache sous une petite bâche. Et je vais dormir un peu. R. parle aux bruants et les bruants lui répondent. Je tends ma main et ils s’y déposent tendrement. On habite tout près les uns des autres dans un hameau mais je mange aussi un gros bruant rôti.
Ca me réveille. Je suis à l’arrêt, je descends, c’est tout désert.
Il y a un hangar. Je passe le doigt sur un mur recouvert de moisissures vertes et j’écris «air bisous». Puis je rentre à l’intérieur.

tant attendu

J’avais l’enveloppe dans la main.
J’ai traversé tout le couloir jusqu’à la porte au bout qui va dans le jardin,
je suis sortie dans le jardin et je me suis assise sur la chaise.
La belle chaise blanche en plastique avec les cuisses qui collent dessus.
J’aurais pû m’éventer avec la lettre parce qu’il faisait très chaud.

Pourquoi j’ai pas fait ça et pourquoi je l’ai regardée, longtemps.

Le temps qui s’arrête parfois.

Et le vent dans la figure.

compter les drupéoles

J’arrive de ma planque, sous les kayaks.
Carte-câlin, truculences de la vie,
j’ai compté les drupéoles tout l’après-midi.
La rivière c’était là où il y avait le plus de soleil ! Plein de soleil, plein de soleil et du froid de mars, les embarcations à voiles, à pédales coulent sous mes yeux, clapotent. Les colverts, les poules d’eau, les mouettes. Les ragondins, les rouge-gorges, les tilleuls amigo ! J’étire mes bras derrière mes oreilles sous le bonnet. Je salue par ci, par là. Je trimbale un sac de framboises miraculeuses. Sous les kayaks, j’aime bien parce que je peux dormir un peu, et j’aime bien parce que je peux écouter comme nulle part ailleurs, les coques résonnent le moindre son, c’est la grande symphonie des brins d’herbe écrasés et des plongeons patauds. Spectacle qui s’écoule-coute. Libellule qui prend une chicane à soixante kilomètres heure et qui gobe un moucheron. Par dessus, chance, un merle vient dans une coque, ses pas sont très forts, et puis un pédalo se retourne dans l’eau, splaf, la poule d’eau criote, ma machine s’emballe, ma que c’est beau !
Je t’inviterai bien sûr. On comptera les drupéoles ensemble.
Tu te souviens de ce que c’est les drupéoles ou pas ? Il ne faut pas que j’oublie de te raconter d’ailleurs les petites plantes qui poussent en altitude. De la rivière on voit des sommets poilus. Crois-tu que ce soit disgracieux ? Et bien pas-le-moins-du-mon-de ! J’irai t’en cueillir une petite feuille un jour. Une feuille sommettale ça s’appelle. Tu la mets dans tes oreilles et tu entends la montagne qui pousse. Héhé.
Je t’amènerai ça avec un sac de framboises et on pourra aller où tu veux. Les drupéoles ce sont les petits grains qui forment une framboise.
Tu prends la framboise, et tu défais les grains, de manière à avoir toutes les drupéoles sous les yeux, et tu les comptes. Compter les drupéoles, c’est un peu comme rien faire, contempler, rêvasser. C’est une nouvelle expression que j’ai inventé. Je la trouve géniale. Tu peux même manger les drupéoles une à une, et c’est le summum de la délicatesse et de la précision que tu expérimentes. Les samouraïs ont poussé cet art loin : ils décomposent la framboise avec leur sabre et piquent chaque drupéole avec la pointe. Ca marche avec les mûres aussi.
Il a plu par moment cette après-midi. Je me suis abritée sous les arbres et je suis restée aussi sous la pluie god damned. Douche.
Non-farouche câlin et pleins de bisous aux oiseaux. Vols sous la pluie.
Je reviens très bientôt.

les boots

J’ai chaud. J’ai ramassé tous les fruits du cèdre.
Ils sont juteux et rouges, j’ai les mains violettes,
ça va pas partir facilement… Je vais rentrer maintenant. Je vais planter mes bottes dans la gadoue et saluer tous les margoulins qui s’excitent sur leurs tronçonneuses. Putain j’aimerais bien l’avoir tout ce bois, à la place je vais le chercher à pied dans la forêt, c’est la loose. J’aimerais bien qu’Elise soit rentrée. Elle travaille beaucoup en ce moment. Elle aimerait partir en vacances. J’aimerais bien qu’on aille aux Açores, mais je suis sûr que ça fera trop. Trop loin, trop cher, trop exotique. Pourtant
j’aimerais bien être main dans la main avec elle au milieu de tous les bateaux du monde qui transitent sur cette île.
On imaginerait toutes les aventures qui se trament dans ces gros navires. On récupérerait des bouts de bois colorés qu’on mettrait sur notre table de nuit, à l’hôtel, qui n’aurait pas vraiment de mur tellement il fait chaud. Je lui poserais les petits bouts de bois sur ses petits seins et elle les ferait tomber en rigolant. Petits seins si jolis. Je sais qu’elle aime pas que je dise ça. Ce serait l’occasion qu’elle sorte toutes ses jolies robes, ses petites chaussures ouvertes, moi mes belles chemises à motifs que je mets jamais. Mes tongs. Nos chapeaux. On irait se baigner, on ferait du vélo sur l’île. On marcherait en canard de trop baiser. On marcherait aussi sur un chemin comme celui-là, comme celui-là mais sans la boue, elle me colle aux bottes, j’en ai marre des fucking bottes, dégagez dans le fossé les fucking boots vous êtes pas faites pour walking !
Là-bas il y aurait tellement d’oiseaux, et ils seraient tellement nombreux et en même temps tellement sauvages qu’ils n’auraient pas peur de nous, ils viendraient sur nous, nos épaules. Ils seraient presque agressifs à ne pas faire la différence entre un t-shirt et des cheveux et un rocher. Il faudrait les chasser un peu et assez vite on se construirait un abri pour les écouter au calme, on écouterait ce qu’ils crient et on crierait pareil. On crierait si bien qu’on aurait plus besoin de les chasser. Ils nous prendraient pour l’un des leurs. Ou on inventerait un autre braillement, et on les fatiguerait avec notre braillement magnifique et c’est eux qui nous imiteraient. Ils nous casseraient les oreilles mais on ferait quand même des pique-niques avec eux, on mettrait des fruits et des insectes, ou des vers au milieu du petit tissu qu’on aurait étendu. Je te bécoterais comme un petit oiseau et toi aussi tu me bécoterais et on se retrouverait à poil au milieu des oiseaux, il faudrait vite se remettre aux abris.
Je vais aller chercher des huîtres en rentrant. C’est le moment où la forêt devient claire, ces derniers jours elle a sacrément perdu de feuilles avec tout ce grand vent.

Laura Ancona

Laura Ancona est née à Paris et a étudié aux Arts Déco de Strasbourg. Aujourd’hui de retour à la capitale, elle est dessinatrice-exploratrice. Dessinatrice parce qu’elle écrit avec des signes graphiques, des motifs, et ce quasiment tous les jours. Exploratrice parce qu’elle leur trouve sans cesse de nouveaux espaces jusqu’alors inconnus dans lesquels ils peuvent s’implanter. De nombreux personnages et animaux viennent régulièrement peupler ses images et explorent à leur tour le petit domaine de possibles qu’elle leur a construit. Si Laura pouvait voyager tout le temps ce serait en bateau, et elle serait sur le pont pour se prendre le plus d’air possible dans la face. Si elle pouvait voyager dans le temps, elle irait rendre visite à Henri Matisse dans sa maison à Ajaccio, elle lui apporterait un excellent gâteau et ils le mangeraient tous les deux en regardant par la fenêtre ! Le vantail ouvert, elle en profiterait pour aller dans son jardin. Elle y ferait un grand bouquet de fleurs, il lui dirait emporte-les avec toi. Elle partirait alors vers les grandes falaises, en sniffant ses fleurs pétaleuses. A grands pas elle arriverait déjà sur la plage, elle marcherait sur un coquillage, puis le ramasserait. C’est peut-être à ce moment-là qu’elle écrivit dans son carnet qu’un coquillage est aussi incroyablement bien fait qu’une oreille. Approchant le coquillage blanc à son oreille, elle entendit I am the Walrus des Beatles. Elle prit une grande inspiration, rit et pleura et depuis, ce morceau l’accompagne, qu’il vente ou qu’il pleuve.


Ecouter I am the Walrus des Beatles
Dessin de Laura Ancona
Portrait publié dans le Buzz Pack 37 en juin 2016 (Caen)

lucky

Nous voilà en route.
Il y a un grand soleil qui nous réchauffe les joues. Les coucous remplissent les fossés
sur les bords du chemin.
J’entends au loin un faisan qui chante.
J’essaie de l’imiter mais à la place on dirait que j’imite une grenouille. Il faut que je m’améliore.
Nous ne sommes pas encore dans la forêt. Nous longeons un champ où un âne broute tranquillement. C’est joli ici. Des mouches l’embête un peu. Nous voyons les premiers grands chênes.
Entre les branches les premières corneilles à pois bleus et jaunes.
Elles chantent très fort et brillent.
Je m’imagine quelques instants voler moi aussi de branche en branche. Je me sens guilleret et je sautille sur le sentier. Je vise avec mes pieds les cailloux rouges qui de temps en temps font surface, très brièvement.
TAC TAC TAC TAC TAC
Un picvert me fait sursauter.
Je le cherche du regard mais ne le trouve pas.
Il tape sur le tronc avec son bec.
Je l’entends.
– Et toi Bernardo tu l’entends ?
J’entends un oiseau mais pas Bernardo.
– Bernaaaaaaaaardo ?
Je cherche des tâches roses au milieu des feuilles vertes (c’est un flamand rose à ce qu’on dit). Ah le voilà !
– Bernardo !?!
– Oui, oui, qu’y a-t-il ?
– Et bien je suis en route moi, pour retrouver le parasol ! Toi tu fais quoi à traîner derrièèèèèère ?
– Chut ! L’homme aux cerf-volants est là.
– Quoi ?
– Juste là, dans le grand champ.
On voit au loin une petite tâche blanche osciller dans le ciel tout bleu. Le ciel pimpe avec ce cerf-volant à l’intérieur de lui.
C’est un grand monsieur qui le tient.
Un grand monsieur avec de longues jambes et des très longs bras (étirés par les cerf-volants,
à ce qu’on dit).
Il lève haut le bras droit et tend le fil de
son cerf-volant bleu et vert en forme de losange.
C’est l’homme aux cerf-volants.
C’est rare de le voir.
Il est sauvage.
Ca porte chance de le voir à ce qu’on dit.

M. Sirgue & M-J Cornut

Marie-Johanna Cornut et Marie Sirgue se sont rencontrées entre l’atelier moulage et l’atelier bois de l’école des Beaux-arts de Toulouse, à une époque pas si lointaine. Elles avaient la même perceuse et le cul toujours un peu recouvert de plâtre. L’une faisait un lustre en mêche de pétard quand l’autre découpait de la tôle ondulée pour s’en faire un chapeau. Elles pensaient toutes les deux en trois dimensions et en réel. Ca fait pas mal de bruit. Scier la soudure en chantonnant sans filer les collants, et rien à secouer qu’il pleuve. Et puis un beau jour, une belle après-midi de mai, elles se seraient brûlées le même doigt (le pouce) avec la machine à café. Elles voulaient le même “expresso sucré”, mais il ne voulait pas d’elles. Elles avaient chacune une brûlure ronde sur le haut du pouce droit. Petite blessure sur la main, grande réflexion sur le monde. Trous, chaleur, bruit… C’est comme ça qu’un matin, alors qu’une brise fraîche balayait la place du Capitole et que des pigeons s’envolaient avec grâce vers des miettes de pain au chocolat, qu’elles se sont regardées avec l’air joyeux et sérieux de ceux qui viennent d’avoir une grande idée. Elles allaient tout réduire en confettis ! Faire des petits trous ronds sur tout. Alors, elles sont rentrées à leur atelier et ont commencé à confettiser, du verbe “confettir”, tout ce qui leur passait sous la main pendant plusieurs semaines. User des burins, se faire des entorses de mains… Une petite manufacture de confettis qui laisse derrière elle une nature morte d’objets en lambeaux, traces du carnage. Une œuvre pointilliste en négatif. Grâce à cette oeuvre on dit qu’elles ont rencontrées le poinçonneur des Lilas et Serge Gainsbourg est en train de leur écrire une chanson : buriner les palmes. On a hâte de l’écouter !


Ecouter le poinçonneur des Lilas et Serge Gainsbourg
Photographie de Yann Gachet
Site de Marie-Johanna Cornut, site de Marie Sirgue
Portrait publié dans le Buzz Pack 36 en mai 2016 (Caen)

les journées

Le canal est là je pourrais y descendre.
Toutes les poules d’eau du coin me raviraient
mes réserves de pain dur. Ma mèche blanche dans mes cheveux c’est le signe de copain-copain avec vous les filles. D’ailleurs ils sont où les mâles
chez vous les poules d’eau ? J’ai jamais vu un poule d’eau moi je me rends compte là.

Angela Davis enseigne l’histoire de la prise de conscience dans une université en Californie. Depuis que je sais cela, je fais claquer plus fort les tiroirs de mes archives cervicales pour saluer chaque nouvelle prise de ma conscience.
J’imagine chaque nouvelle prise de conscience comme un nouveau poisson pris puis dégagé
de son hameçon pour le remettre à l’eau.
Ensuite je le regarde tranquillement
trouver son chemin dans l’eau claire.
Vaseuse.

Ca m’a chamboulée de découvrir que quelqu’un travaillait à rendre visible
une histoire des prises de conscience.
Ca m’a chamboulée ou juste plu. C’est comme apprendre qu’il y a une histoire de la maternité. A l’école, les cours d’histoire étaient centrés sur une histoire des conflits et des régimes politiques. Si on centrait les cours d’histoire sur le lavage des slips depuis la préhistoire et bien peut-être qu’on en apprendrait bien plus long sur l’humanité. Parce que déjà on apprendrait comment ça marchait quand on en n’avait pas. Et ça, ça ferait réfléchir. Pourquoi on ne centrerait pas les cours d’histoires sur l’histoire des journées ? Se demander comment les journées se déroulent depuis la nuit des temps et puis voir ce qui en découle niveau régime politique. Si les gens ont l’habitude de penser les journées ça peut donner des belles choses et des dialogues rigolos.
– Qu’est que je pourrais faire de mes journées
plus tard quand je serai grand ?
– Ah oui ! Toutes ces possibilités t’étourdissent ! Je puis te donner un exemple. Hum. Si un jour tu as du pain dur alors tu pourras descendre au canal et en donner aux oiseaux qui sont là. Et quand tu n’auras plus de pain dur alors tu remonteras chez toi ou tu continueras ton chemin.
– Je pourrai continuer mon chemin en bateau !?
– C’est ça.

Marine Duchet

Marine Duchet est née à Paris mais a surtout grandi dans le coin, à Caen principalement. Elle est illustratrice et animatrice 2D, ce qui l’a conduit, pour le devenir, à séjourner jusque dans les fjords norvégiens. Trappeuse à perruque bleue, elle ne snobe pas le petit végétal rabougri en bas de chez elle pour le dessiner, non, elle le courtise ! Si dessiner est pour elle une manière de comprendre la « vraie vie », elle fige sur papier des choses aussi diverses que variées : petits humains, microcosme ou grande voiture… Des pérégrinations quotidiennes et désintéressées pour des créations d’images fixes et d’images mouvement déposées sur du papier. Son dessin est méticuleux et patient, et le trait ne perd pas en simplicité. Elle réalise 24 dessins par seconde et nos yeux chavirent devant toutes ses couleurs à embrasser, tous ses traits chaloupés qu’elle capture. Maîtresse dans l’art de donner du mouvement, elle a notamment donné naissance à Cyclope : un court-métrage de 12 minutes. Une vraie faille spatio-temporelle. Nous suivons un personnage qui nous berce de lubies, et nous nous y abandonnons avec plaisir, on a presque l’impression de flotter. Et elle a un nouveau projet de film. Chouette ! En attendant, et pour garder l’allure tranquille sur la houle, elle écoute Floe, de Philipp Glass, en montant le son assez fort et en ouvrant grand les fenêtres. Sans doute en dansant, sans doute en claquant des doigts. Tout va bien donc, la grande symphonie des mouvements de ce monde a un scribe !


Ecouter Floe de Philipp Glass
Dessin de Marine Duchet
Portrait publié dans le Buzz Pack 35 en avril 2016 (Caen)

Wood Campers

Wood Campers aime camper dans les bois et a plein de vélos : un fixie, un porter, une randonneuse, un single speed, un tandem… On oublie des fois que c’est tout un art subtil le vélo, un peu comme l’art du thé. Et peu importe qu’il pleuve ou qu’il vente, il se fait bien plaisir à remonter les files d’embouteillages à toute allure. Grand arpenteur des villes, et aussi grand arpenteur des champs, il part camper dès qu’il le peut, pourquoi pas jusqu’en Islande. Il nous invite, dans ce Buzz Pack, à prendre la poudre d’escampette. Une balade à mongolfière, une balade en kayak, une balade en cargo… pour aller où ? Mystère. C’est un véritable éloge de la fuite qu’il nous propose pour ce mois de mars. On peut composer un poster géant avec toutes ses propositions et rêvasser devant le moyen de transport le plus approprié pour décaniller. Des espaces de projection se dessinent et l’on peut imaginer la destination que l’on préfère. Ô pourvu qu’elle soit accueillante. Ô pourvu qu’on me comprenne, pourvu qu’il fasse bon, pourvu que je n’ai pas peur, pourvu qu’il fasse beau ! Wood Campers a fait du graffiti, du web design, de nombreuses affiches, des puzzles… et bientôt des livres pour enfants. Il ravive en image l’esthétique des années soixante, époque qu’il affectionne et qu’il cherche à distiller dans notre ère so 2.0. Un brin nostalgique Wood Campers ? Pour le savoir, il va falloir le suivre, et écouter son mantra : Never Afraid de Mc Lars featuring Watsky.


Ecouter Never Afraid de Mc Lars featuring Watsky
Travail de Wood Campers
Portrait publié dans le Buzz Pack 34 en mars 2016 (Caen)

Roncchon

Ronchhon est né dans ces maisons où l’odeur du chocolat chaud
était aussi familière et agréable que les odeurs des cheminées
de la SMN. Pour remplir la case “métier”, il a signé un CDI de
quatre heures par semaine. Ca permet d’avoir l’esprit libre
et du temps pour les activités périscolaires.
Recouvrir des murs d’étoiles de mer parachutistes, faire des
affiches pour des concerts et des barbecues, des pochettes
d’album, des bd… dessiner dessiner dessiner… Il est
né en ronchonnant devant la tâche qu’il devait accomplir,
recouvrir chaque petit espace qui arriverait devant lui.
Ronchhon dessine à foison. C’est donc ça son métier, la
case invisible. Il joue de l’absurde et du cynisme avec une
aisance déconcertante. Il rebondit à l’infini sur l’actualité
qui fait, plus ou moins malgré nous, notre quotidien. Et avec
une apparente insouciance, il nous propose une lecture de ce
quotidien souvent corrosive, avec une touche d’humour finale
qui ammène de la lumière sur le marasme ! Jusqu’au-boutiste
de la marge, il ressemble à Winshluss. Ses fréquentations
excessives avec l’idiotie le rapproche de Pierre La Police.
On n’aurait pas de mal à voir ses dessins publiés dans les
journaux, enfin, ceux qui le voudraient bien.
Ronchhon est aussi un rappeur masqué dans Jean Vance et le
Cacao Chocolat du Professeur Choron ça le fait bien marrer.


Ecouter Cacao Chocolat du Professeur Choron
Dessin de Roncchon
Portrait publié dans le Buzz Pack 33 en février 2016 (Caen)

Mcoals

Mcoals est née à Trappes, mais ça ne veut pas dire grand chose, vu qu’elle n’a jamais vécu plus de trois ans au même endroit. Aujourd’hui elle vit près de la mer et s’est hasardée à toutes sortes d’expériences comme élever une grenouille, monter une friperie dans son grenier avec ses habits ou encore cueillir des gratte-cul pour en faire des confitures. Elle est aussi incollable sur les paroles de la playlist Nostalgie.
Elle a étudié la biologie puis est entrée aux Beaux-arts. Elle y fera des tas de choses, comme souder des leds ou sculpter des cheveux. Elle dessinera beaucoup aussi. Et ses dessins à présent ponctuent sa vie, comme des messages qu’elle glisse dans une bouteille à la mer après lui avoir fait un bisou : Advienne-que-pourra-petit-dessin-bon-vent. Elle dessine un peu ce qu’elle voit, un peu ce qu’elle imagine, en mangeant des chips de betteraves. Dessins-chill, dessins-d’amour, dessins de secours, ses dessins viennent ouvrir des fenêtres sur le quotidien et tout ce qu’il balade en émotions.
Et dans son lit, blottie sous la couette, elle pourrait écouter Just Another Diamond Day de Vashti Bunyan just en replay continu.
Vous l’avez peut-être déjà croisée, elle chante dans les Concrete Knives des chansons sur lesquelles elle danse aussi.

——
Ecouter Just Another Diamond Day de Vashti Bunyan
Dessin de Mcoals
Portrait publié dans le Buzz Pack 32 en janvier 2016 (Caen)

sur le répondeur

Salut N, c’est moi,

je suis dehors, il fait beau,
j’ai le Soleil dans la figure.

Il y a des lapins qui chassent
le pissenlit en face de moi à 10h10.

(silence)

J’ai entendu à la radio ce matin
que c’est le début  des châtaignes,

ça m’a donné envie d’y aller.
En ramasser samedi.

Ça te dirait ?

(silence)

Mais c’est demain samedi.

Je n’ai pas vu la semaine passer !

J’avais pas capté qu’on se voyait ce soir…
Je suis content.

Hâte de te voir, tu me manques.

On se voit bientôt !

je te dirai où j’aimerais aller en ramasser.

Je ne sais pas si ça mange des châtaignes
les lapins…

(silence)

Je ne sais même pas si ceux que je vois en ont déjà vu.

(silence)

Je pourrais leur en apporter.

(silence)

Je n’avais jamais
pensé à leur ramener des trucs !

(silence)

Comme des feuilles de choux.

(silence)

Ou de la laitue…

Je ferai ça.

C’est une bonne idée je trouve.

Qu’est-ce que tu en penses ?

(silence)

Bon aller j’y retourne !

je t’embrasse,

j’espère que les nuages sous toi
sont blancs et dodus comme ici.

Tu aimes la confiture de châtaignes ?

Moi je n’aime pas trop le lapin et toi ?

Toi je t’aime.
Aller je raccroche.

peut-être

Je suis dans ta bouche

et peut-être que tu ne mourras jamais

tu te perdras sans doute quelque part

quand ça joue au vélo dans la rue

on oublie des fois où on marche

et on se retrouve ici

on monte sur le pont

il est rempli de vélos

avec les enfants qui explorent le bateau

heureusement qu’ils existeront toujours

les enfants quoiqu’il arrive eux

n’oublient rien

pas de rouille il peut

pleuvoir beaucoup

des embrins dans ta bouche

je suis un embrun

je suis dans ta bouche