coucou

Des marins nous regardaient et nous aussi on les regardait, on se regardait
On les regardait, ils nous regardaient, et puis on les regardait

Un petit sac plastique au bout des doigts, marchant, me disant qu’il fallait que j’apprenne à siffler
Sortir un son et en plus, agiter la main

Le bateau qui passe, les marins qui agitent la main,
moi qui siffle avec un sac plastique au bout des doigts
et qui en plus agite la main

Mon sac plastique est vide, il faudrait que je mette un truc dedans pour faire plus sérieux

Un sandwich me bombait le torse
Je l’ai extirpé de ma poche intérieure de manteau, et je me suis assise sur le bord du quai pour le manger
J’ai fait un coucou aux marins
Et puis le sac s’est envolé
Mince
Le marin a tendu la main vers le sac
Il l’a loupé

toe dance

J’ai du sable entre les orteils dans mes baskets noires toutes neuves. Du sable dans les cheveux aussi. J’ai mis du sable dans la voiture, sur la banquette, sur le sol, partout. Dans le boitier de vitesse aussi, c’est sûr. Il va grincer, il va se casser un de ces quatre et on se rendra compte que du sable dans les roulements a fait des cassures partout.
Je défais patiemment mes lacets et j’enlève mes chaussures. Un horde de puces de mer s’en libère, me saute à la face comme un cornet surprise. Il va falloir qu’elles mutent en puces de forêt pour vivre ici. J’ai fait une petite plage de sable avec ce que j’ai sorti de mes baskets, ça leur fait un petit paysage pour s’habituer. Je passe mes doigts entre chacun de mes orteils en chantonnant l’air de la Lambada en méga ralenti. Un premier «LA» faisant une montée d’orteil pour qu’ensuite un deuxième «LA» fasse la descente. L’ensemble des Lalalalala du refrain me permet de faire plusieurs aller-retour. Le cul posé sur l’aile droite rutilante de ma voiture, je réintègre mes chaussures, ravie. Je soulève mon sac et trifouille dedans à l’aveugle à la recherche d’un ticket de carte bancaire, d’un vieux mouchoir à jeter. Je trouve quelques petites choses comme ça et je les mets dans ma poche. Je marche jusqu’à la poubelle. Dix mètres à tout casser. Je lève un peu le nez, je regarde aux alentours de mon observatoire. Les garants de l’ombre sont des grands saules pleureurs qui chatouillent les toits des autos du parking. Moi je ne suis pas à l’ombre, c’est pour ça que j’ai chaud. Au moins un mystère d’élucidé. Ma petite voiture-malle-géante va se dorer au soleil tout l’après-midi. La fine couche de mousse qui se développe sur la carrosserie isolera l’habitacle et la multitude d’affaires qu’il y a dedans. Je bois un peu d’eau, je me décrotte le nez. Je mets mes lunettes de soleil, je les enlève. Un gros chat orange fait son entrée et s’assoit pas très loin de moi. Il se gratte l’oreille. On se regarde, je me gratte l’oreille moi aussi et on se fait un clin d’oeil. Il y un petit camion gris et jaune tout hachuré, tout joli, derrière. Ca me donne envie d’offrir un cadeau à Nicoletta. J’ouvre la voiture. En premier j’attrape un éventail bleu, avec une armature en plastique et une marque de transporteur sur le tissus. C’est pratique mais pas très joli. J’ai envie de lui offrir une chanson. Juste une seule chanson, avec une chorégraphie. J’écris «La Lambada» sur un bout de papier, et «Toe dance» au verso. Je ferme la voiture et puis j’y vais.

petit déjeuner

C’est samedi, c’est l’après-midi, ce matin j’étais à la mer. Belle mer haute, des vagues, des petits surfeurs, une pêcheuse à la ligne. C’est un énorme goéland qui m’a réveillé en se prenant le pare-brise avant de ma voiture. Je suis sortie en catastrophe pour aller le voir, il était assommé. J’allais lui mettre de l’eau sur la tête quand il a ouvert les yeux. Il a sursauté, s’est dégagé et s’est mis à me crier dessus. Non mais qu’est-ce que je faisais là, c’était n’importe quoi, fallait le faire quand même et sortez moi les papiers, on va faire un constat, ça va pas se passer comme ça. Je suis allée chercher les documents pour constater l’accident, c’est vrai que j’avais pas vraiment le droit de me garer là, c’était sans doute une voie de vol très prisée, dans le contrebas d’une petite dune toute jolie, oh c’était pas de chance. J’ai ouvert la boîte à gants, j’ai pris les papiers et j’ai pris la brioche que j’avais rangée là et j’ai tout posé sur le capot pour qu’on s’y mette. La vue de la brioche l’a happé. Il a pris un gros bout avec son bec bien habile en perçant le sac en plastique d’un seul coup. J’ai sorti le réchaud pour faire un café. Il s’appelait Georges, il habitait là depuis plus de vingt ans, il était né sur l’île de la Genétaie et il était arrivé par là quand il avait découvert les biscuits. O oui l’emballage, pénible coquille. Il avait chopé un paquet de palets bretons une fois dans un coffre ouvert. Ca avait été la révélation, il se souvenait encore du shoot du sucre dans ses papilles. Il ne mangeait pas la coquille qu’il ne digérait pas du tout. Mais, alors, l’intérieur… Ce combinage des saveurs, ce tournoiement pour le coeur… Ce jour là j’ai vu des crevettes rouges dans mon plumage et les rochers ont chanté le blues a-t-il chanté haut et fort. Il avait pris une envolée dès la semaine suivante jusqu’au continent où il savait qu’il en trouverait en plus grand nombre que sur l’île. Il y retournait de temps en temps pour aller prendre des nouvelles. Il fallait bien dire qu’il y en avait pas tant que ça des gâteaux à chiper mais qu’il avait quand même de la chance, comme ce matin par exemple, qu’il était bien content et qu’il avait à faire, qu’il prenait le reste de la brioche, et bonne journée.
Le silence a pris sa place. Le café coulait dans la cafetière supérieure, j’ai brûlé les papiers du constat avec la petite flamme du réchaud. Je me suis servie un café, j’ai rangé les affaires qui traînaient dans la voiture, j’ai posé la petite tasse de café sur un rocher et j’ai bougé la voiture rapido, histoire de ne pas refaire d’accidents. J’ai rejoint la tasse, je me suis installée pour petit déjeuner. J’étais au-dessus de la plage, le soleil se levait tout juste. Des centaines de grands grevelots boustifaillaient des puces de mer. J’ai calé la tasse dans ma ceinture et me suis baladée jusqu’à l’eau pour me tremper les pieds et voir si c’était baignable. Et c’était trop froid. J’ai fait demi-tour, je suis allée m’assoir, j’ai fait un petit trou dans le sable et j’ai élevé un superbe petit monticule au milieu. Je regardais ce que relevait la pêcheuse. J’ai bien vu des poissons mais quels poissons ? Des poissons-sons. Je suis allée lui demander en partant. Elle avait pêché quatre sars. Il paraît que c’est très bon. Et ben tant mieux. Ceci dit, j’ai l’impression que tout est bon dans la mer. Il y a des poissons qui sont moins bons que d’autres mais est-ce qu’il y a des animaux pas bons ? On peut manger les méduses et même les algues. Faudra que je regarde.

le goûter préféré

Hanan tu as fait des cornes de gazelle, comme tu fais d’habitude, avec beaucoup trop de farine cette fois-ci, alors c’est un peu sec mais ça fait qu’on boit plein de thé et qu’on a sorti le chocolat très fort. On est assise dans ta chambre. Emma tu te coiffes,
et tu veux que je te fasse une tresse. Alors je t’en fais une et Nooda m’en fait une. Tu me dis si je te tire les cheveux, et Sandra tu nous lis le Tome 4 de Harry Potter et Sabine tu te souviens de passages entiers, tu les dis en mettant exprès pleins de cornes dans ta bouche. Tu manges tellement de cornes qu’il y a des cornes qui te poussent sur la tête et tu joues à faire le taureau debout en frottant ton pied par terre. Moi je refais ta tresse Emma parce que c’est la peinarditude. On est bien.
Sabine tu as mis des miettes partout alors on ouvre la fenêtre pour que les tourterelles viennent picorer tout ça. Les tourterelles déboulent illico, elles savent que c’est une bonne adresse ici, qu’il y a de la bonne came. Elles picorent les miettes sur la moquette, elles s’étirent les ailes. On tend nos petites mains avec des miettes. Tout est couette et chouette et noisette au lait dans du chocolat. C’est mon goûter préféré. On gratte les tourterelles dans le cou, Hermione file sur son balai hyper vite et nous aussi avec elle. Je pense à ce moment sur un banc au milieu d’une ville que je ne connais pas, au milieu de gens que je ne connais pas, qui parlent une langue que je ne connais pas.
J’errenbasketspourries et j’ai jamais eu aussi froid de ma vie. Heureusement qu’on a des mails et qu’internet ça existe parce que sinon comment je vous retrouverais ? Je vous sens quand je respire, vous chantez dans mes oreilles, et vos cheveux me caressent le cou quand vous tournez sur vous-mêmes.
Sororité, on ne t’écrit pas du tout assez.

dolce patata

Salut la patate douce,
Qu’est-ce que tu fais là par terre ?
Oh ! Tu as froid ?
Ouh je vais te sortir de là moi
sinon tu vas finir recouverte par la gadoue
Je vais t’enrouler dans mon écharpe
pour te réchauffer, tu veux bien ?
Tu m’accompagnes à la rivière ?
Il paraît qu’elle est très haute depuis quelques jours
Si haute qu’elle passe par dessus le pont !
Oh c’est Rémi qui dit ça mais je le crois pas.
Je pense qu’il exagère un peu
Il exagère toujours
Tu aimes te baigner toi ?
Pas trop ?
Tu veux aller voir le pêcheur ?
Moi j’ai peur
Tu veux lui demander quoi ?
T’assoir à côté de lui ?
S’il a des poissons ?
D’accord
Les compter, et savoir comment ils s’appellent !
Tu as vu il y a un canard sur l’eau,
Il est beau hein ?
Elle n’est pas si haute…
Bon ben j’y vais
Ah on dirait que c’est une pécheuse !
Elle a un renard autour du cou ou quoi ?
Ben ça
Bonjour Madame la pêcheuse !
Bonjour, moi c’est Donna !
Bonjour monsieur le dormeur !
Bonjour moi c’est Dono !
Moi j’ai trouvé une patate douce, regardez comme elle est si belle
Elle est magnifique. Si dodue !
Je l’ai trouvée sur le chemin.
On peut voir vos poissons ?
C’est la patate douce surtout qui insiste elle voudrait voir les poissons.
Voici les poissons, Il y en a deux.
Un gardon, et un carpeau.
Jah et Grute.
Vous les connaissez si bien ?
Oui, depuis quelques mois.
Ils sont jolis.
Très très jolis.
Ils sont tous petits !
Tous petits.
Ils découvrent la rivière depuis le printemps.
Ils me racontent comment c’est sous l’eau.
Vous me raconterez à moi aussi ?
Oui, repasse demain à midi, on sera là.
Tu nous raconterais ce qui se passe sous terre Dolce Patata ?
Elle me dit oui pourquoi pas, mais avant ça, il faut que j’aille la remette sous terre.
A demain.

les retrouvailles

Il fait très froid dehors, dès les premiers dix pas on a les oreilles gelées.
J’ai le bout des doigts froids aussi.
Ils sont arrivés mardi en fin d’après-midi.
Ils étaient tout emmitouflés dans des manteaux imperméables, avec des pulls en laine en dessous. Ravis de se revoir, je me suis précipitée dans leurs bras tout de suite.
Ils étaient tout emmitouflés dans leurs manteaux imperméables rouges et jaunes.
On s’est envoyé des messages radios, je savais à peu près à quelle heure ils arrivaient, je suis allée les guetter à la jumelle au bout de la jetée. La voile était quasiment toute baissée pour rentrer dans
le port, j’avais négocié l’emplacement dans l’après-midi, le gars avait l’air content d’avoir un nouveau bateau bientôt dans son port. Y avait de la place, j’ai même pu choisir ! Je leur ai indiqué la place en me mettant sur le ponton et en faisant des gestes avec les bras, comme une brasse, c’est à vous.
J’ai sauté sur le pont pour les saluer, le jour tombait, on s’auscultait le visage pour voir comme on avait changé.
S avait l’air très fatigué.

occupied

On n’a pas pleuré quand on s’est dit à tout à l’heure. Je lui ai tendu un petit bruant en papier pour lui donner du courage et de la force, et il est parti.
J’ai dû dormir trois ou quatre heures, aucun bruit ne m’avait réveillé. Quand je me suis réveillée la nuit arrivait, et ce n’était pas du tout normal que R ne soit pas rentré. J’ai crié très fort à l’intérieur de moi, sans faire de bruit. Toujours être bien invisible. Mission sans revolver juste prendre une poignée de bruants et attendre. J’ai scruté l’horizon depuis notre fenêtre, des mouches sur mes doigts. Les bruants, par terre, ne faisaient pas de bruit.
Je n’arrivais plus à les animer.
Au bout de quatre jours j’ai écrit «je suis partie» sur la table. Puis j’ai guetté une camionnette qui passerait au niveau de la fenêtre.
Au cinquième jour j’ai sauté dedans. J’avais très faim. Cinq jours de tétanie débile et je suis une petite boule qui ne sait plus déplier un bras.
Le chemin est tout cassé de partout, je me cache sous une petite bâche. Et je vais dormir un peu. R. parle aux bruants et les bruants lui répondent. Je tends ma main et ils s’y déposent tendrement. On habite tout près les uns des autres dans un hameau mais je mange aussi un gros bruant rôti.
Ca me réveille. Je suis à l’arrêt, je descends, c’est tout désert.
Il y a un hangar. Je passe le doigt sur un mur recouvert de moisissures vertes et j’écris «air bisous». Puis je rentre à l’intérieur.

air bisous

On n’a pas pleuré quand on s’est dit à tout à l’heure. Je lui ai tendu un petit bruant en papier pour lui donner du courage et de la force, et il est parti.
J’ai dû dormir trois ou quatre heures, aucun bruit ne m’avait réveillé. Quand je me suis réveillée la nuit arrivait, et ce n’était pas du tout normal que R ne soit pas rentré. J’ai crié très fort à l’intérieur de moi, sans faire de bruit. Toujours être bien invisible. Mission sans revolver juste prendre une poignée de bruants et attendre. J’ai scruté l’horizon depuis notre fenêtre, des mouches sur mes doigts. Les bruants, par terre, ne faisaient pas de bruit.
Je n’arrivais plus à les animer.
Au bout de quatre jours j’ai écrit «je suis partie» sur la table. Puis j’ai guetté une camionnette qui passerait au niveau de la fenêtre.
Au cinquième jour j’ai sauté dedans. J’avais très faim. Cinq jours de tétanie débile et je suis une petite boule qui ne sait plus déplier un bras.
Le chemin est tout cassé de partout, je me cache sous une petite bâche. Et je vais dormir un peu. R. parle aux bruants et les bruants lui répondent. Je tends ma main et ils s’y déposent tendrement. On habite tout près les uns des autres dans un hameau mais je mange aussi un gros bruant rôti.
Ca me réveille. Je suis à l’arrêt, je descends, c’est tout désert.
Il y a un hangar. Je passe le doigt sur un mur recouvert de moisissures vertes et j’écris «air bisous». Puis je rentre à l’intérieur.

tant attendu

J’avais l’enveloppe dans la main.
J’ai traversé tout le couloir jusqu’à la porte au bout qui va dans le jardin,
je suis sortie dans le jardin et je me suis assise sur la chaise.
La belle chaise blanche en plastique avec les cuisses qui collent dessus.
J’aurais pû m’éventer avec la lettre parce qu’il faisait très chaud.

Pourquoi j’ai pas fait ça et pourquoi je l’ai regardée, longtemps.

Le temps qui s’arrête parfois.

Et le vent dans la figure.

compter les drupéoles

J’arrive de ma planque, sous les kayaks.
Carte-câlin, truculences de la vie,
j’ai compté les drupéoles tout l’après-midi.
La rivière c’était là où il y avait le plus de soleil ! Plein de soleil, plein de soleil et du froid de mars, les embarcations à voiles, à pédales coulent sous mes yeux, clapotent. Les colverts, les poules d’eau, les mouettes. Les ragondins, les rouge-gorges, les tilleuls amigo ! J’étire mes bras derrière mes oreilles sous le bonnet. Je salue par ci, par là. Je trimbale un sac de framboises miraculeuses. Sous les kayaks, j’aime bien parce que je peux dormir un peu, et j’aime bien parce que je peux écouter comme nulle part ailleurs, les coques résonnent le moindre son, c’est la grande symphonie des brins d’herbe écrasés et des plongeons patauds. Spectacle qui s’écoule-coute. Libellule qui prend une chicane à soixante kilomètres heure et qui gobe un moucheron. Par dessus, chance, un merle vient dans une coque, ses pas sont très forts, et puis un pédalo se retourne dans l’eau, splaf, la poule d’eau criote, ma machine s’emballe, ma que c’est beau !
Je t’inviterai bien sûr. On comptera les drupéoles ensemble.
Tu te souviens de ce que c’est les drupéoles ou pas ? Il ne faut pas que j’oublie de te raconter d’ailleurs les petites plantes qui poussent en altitude. De la rivière on voit des sommets poilus. Crois-tu que ce soit disgracieux ? Et bien pas-le-moins-du-mon-de ! J’irai t’en cueillir une petite feuille un jour. Une feuille sommettale ça s’appelle. Tu la mets dans tes oreilles et tu entends la montagne qui pousse. Héhé.
Je t’amènerai ça avec un sac de framboises et on pourra aller où tu veux. Les drupéoles ce sont les petits grains qui forment une framboise.
Tu prends la framboise, et tu défais les grains, de manière à avoir toutes les drupéoles sous les yeux, et tu les comptes. Compter les drupéoles, c’est un peu comme rien faire, contempler, rêvasser. C’est une nouvelle expression que j’ai inventé. Je la trouve géniale. Tu peux même manger les drupéoles une à une, et c’est le summum de la délicatesse et de la précision que tu expérimentes. Les samouraïs ont poussé cet art loin : ils décomposent la framboise avec leur sabre et piquent chaque drupéole avec la pointe. Ca marche avec les mûres aussi.
Il a plu par moment cette après-midi. Je me suis abritée sous les arbres et je suis restée aussi sous la pluie god damned. Douche.
Non-farouche câlin et pleins de bisous aux oiseaux. Vols sous la pluie.
Je reviens très bientôt.

les boots

J’ai chaud. J’ai ramassé tous les fruits du cèdre.
Ils sont juteux et rouges, j’ai les mains violettes,
ça va pas partir facilement… Je vais rentrer maintenant. Je vais planter mes bottes dans la gadoue et saluer tous les margoulins qui s’excitent sur leurs tronçonneuses. Putain j’aimerais bien l’avoir tout ce bois, à la place je vais le chercher à pied dans la forêt, c’est la loose. J’aimerais bien qu’Elise soit rentrée. Elle travaille beaucoup en ce moment. Elle aimerait partir en vacances. J’aimerais bien qu’on aille aux Açores, mais je suis sûr que ça fera trop. Trop loin, trop cher, trop exotique. Pourtant
j’aimerais bien être main dans la main avec elle au milieu de tous les bateaux du monde qui transitent sur cette île.
On imaginerait toutes les aventures qui se trament dans ces gros navires. On récupérerait des bouts de bois colorés qu’on mettrait sur notre table de nuit, à l’hôtel, qui n’aurait pas vraiment de mur tellement il fait chaud. Je lui poserais les petits bouts de bois sur ses petits seins et elle les ferait tomber en rigolant. Petits seins si jolis. Je sais qu’elle aime pas que je dise ça. Ce serait l’occasion qu’elle sorte toutes ses jolies robes, ses petites chaussures ouvertes, moi mes belles chemises à motifs que je mets jamais. Mes tongs. Nos chapeaux. On irait se baigner, on ferait du vélo sur l’île. On marcherait en canard de trop baiser. On marcherait aussi sur un chemin comme celui-là, comme celui-là mais sans la boue, elle me colle aux bottes, j’en ai marre des fucking bottes, dégagez dans le fossé les fucking boots vous êtes pas faites pour walking !
Là-bas il y aurait tellement d’oiseaux, et ils seraient tellement nombreux et en même temps tellement sauvages qu’ils n’auraient pas peur de nous, ils viendraient sur nous, nos épaules. Ils seraient presque agressifs à ne pas faire la différence entre un t-shirt et des cheveux et un rocher. Il faudrait les chasser un peu et assez vite on se construirait un abri pour les écouter au calme, on écouterait ce qu’ils crient et on crierait pareil. On crierait si bien qu’on aurait plus besoin de les chasser. Ils nous prendraient pour l’un des leurs. Ou on inventerait un autre braillement, et on les fatiguerait avec notre braillement magnifique et c’est eux qui nous imiteraient. Ils nous casseraient les oreilles mais on ferait quand même des pique-niques avec eux, on mettrait des fruits et des insectes, ou des vers au milieu du petit tissu qu’on aurait étendu. Je te bécoterais comme un petit oiseau et toi aussi tu me bécoterais et on se retrouverait à poil au milieu des oiseaux, il faudrait vite se remettre aux abris.
Je vais aller chercher des huîtres en rentrant. C’est le moment où la forêt devient claire, ces derniers jours elle a sacrément perdu de feuilles avec tout ce grand vent.

lucky

Nous voilà en route.
Il y a un grand soleil qui nous réchauffe les joues. Les coucous remplissent les fossés
sur les bords du chemin.
J’entends au loin un faisan qui chante.
J’essaie de l’imiter mais à la place on dirait que j’imite une grenouille. Il faut que je m’améliore.
Nous ne sommes pas encore dans la forêt. Nous longeons un champ où un âne broute tranquillement. C’est joli ici. Des mouches l’embête un peu. Nous voyons les premiers grands chênes.
Entre les branches les premières corneilles à pois bleus et jaunes.
Elles chantent très fort et brillent.
Je m’imagine quelques instants voler moi aussi de branche en branche. Je me sens guilleret et je sautille sur le sentier. Je vise avec mes pieds les cailloux rouges qui de temps en temps font surface, très brièvement.
TAC TAC TAC TAC TAC
Un picvert me fait sursauter.
Je le cherche du regard mais ne le trouve pas.
Il tape sur le tronc avec son bec.
Je l’entends.
– Et toi Bernardo tu l’entends ?
J’entends un oiseau mais pas Bernardo.
– Bernaaaaaaaaardo ?
Je cherche des tâches roses au milieu des feuilles vertes (c’est un flamand rose à ce qu’on dit). Ah le voilà !
– Bernardo !?!
– Oui, oui, qu’y a-t-il ?
– Et bien je suis en route moi, pour retrouver le parasol ! Toi tu fais quoi à traîner derrièèèèèère ?
– Chut ! L’homme aux cerf-volants est là.
– Quoi ?
– Juste là, dans le grand champ.
On voit au loin une petite tâche blanche osciller dans le ciel tout bleu. Le ciel pimpe avec ce cerf-volant à l’intérieur de lui.
C’est un grand monsieur qui le tient.
Un grand monsieur avec de longues jambes et des très longs bras (étirés par les cerf-volants,
à ce qu’on dit).
Il lève haut le bras droit et tend le fil de
son cerf-volant bleu et vert en forme de losange.
C’est l’homme aux cerf-volants.
C’est rare de le voir.
Il est sauvage.
Ca porte chance de le voir à ce qu’on dit.

les journées

Le canal est là je pourrais y descendre.
Toutes les poules d’eau du coin me raviraient
mes réserves de pain dur. Ma mèche blanche dans mes cheveux c’est le signe de copain-copain avec vous les filles. D’ailleurs ils sont où les mâles
chez vous les poules d’eau ? J’ai jamais vu un poule d’eau moi je me rends compte là.

Angela Davis enseigne l’histoire de la prise de conscience dans une université en Californie. Depuis que je sais cela, je fais claquer plus fort les tiroirs de mes archives cervicales pour saluer chaque nouvelle prise de ma conscience.
J’imagine chaque nouvelle prise de conscience comme un nouveau poisson pris puis dégagé
de son hameçon pour le remettre à l’eau.
Ensuite je le regarde tranquillement
trouver son chemin dans l’eau claire.
Vaseuse.

Ca m’a chamboulée de découvrir que quelqu’un travaillait à rendre visible
une histoire des prises de conscience.
Ca m’a chamboulée ou juste plu. C’est comme apprendre qu’il y a une histoire de la maternité. A l’école, les cours d’histoire étaient centrés sur une histoire des conflits et des régimes politiques. Si on centrait les cours d’histoire sur le lavage des slips depuis la préhistoire et bien peut-être qu’on en apprendrait bien plus long sur l’humanité. Parce que déjà on apprendrait comment ça marchait quand on en n’avait pas. Et ça, ça ferait réfléchir. Pourquoi on ne centrerait pas les cours d’histoires sur l’histoire des journées ? Se demander comment les journées se déroulent depuis la nuit des temps et puis voir ce qui en découle niveau régime politique. Si les gens ont l’habitude de penser les journées ça peut donner des belles choses et des dialogues rigolos.
– Qu’est que je pourrais faire de mes journées
plus tard quand je serai grand ?
– Ah oui ! Toutes ces possibilités t’étourdissent ! Je puis te donner un exemple. Hum. Si un jour tu as du pain dur alors tu pourras descendre au canal et en donner aux oiseaux qui sont là. Et quand tu n’auras plus de pain dur alors tu remonteras chez toi ou tu continueras ton chemin.
– Je pourrai continuer mon chemin en bateau !?
– C’est ça.

sur le répondeur

Salut N, c’est moi,

je suis dehors, il fait beau,
j’ai le Soleil dans la figure.

Il y a des lapins qui chassent
le pissenlit en face de moi à 10h10.

(silence)

J’ai entendu à la radio ce matin
que c’est le début  des châtaignes,

ça m’a donné envie d’y aller.
En ramasser samedi.

Ça te dirait ?

(silence)

Mais c’est demain samedi.

Je n’ai pas vu la semaine passer !

J’avais pas capté qu’on se voyait ce soir…
Je suis content.

Hâte de te voir, tu me manques.

On se voit bientôt !

je te dirai où j’aimerais aller en ramasser.

Je ne sais pas si ça mange des châtaignes
les lapins…

(silence)

Je ne sais même pas si ceux que je vois en ont déjà vu.

(silence)

Je pourrais leur en apporter.

(silence)

Je n’avais jamais
pensé à leur ramener des trucs !

(silence)

Comme des feuilles de choux.

(silence)

Ou de la laitue…

Je ferai ça.

C’est une bonne idée je trouve.

Qu’est-ce que tu en penses ?

(silence)

Bon aller j’y retourne !

je t’embrasse,

j’espère que les nuages sous toi
sont blancs et dodus comme ici.

Tu aimes la confiture de châtaignes ?

Moi je n’aime pas trop le lapin et toi ?

Toi je t’aime.
Aller je raccroche.